Au cœur de la fournaise de Champagne : Georges de Gueyer et l’épopée de la 3ème brigade russe à Aubérive (1916-1917)

Au cœur de la fournaise de Champagne : Georges de Gueyer et l’épopée de la 3ème brigade russe à Aubérive (1916-1917)

À l’été 1916, alors que l’Europe s’enfonce dans la guerre d’usure, un contingent exceptionnel débarque sur le sol français : les brigades spéciales russes, envoyées par le Tsar Nicolas II pour appuyer l’allié français. Parmi ces hommes se trouve Georges de Gueyer. Incorporé à la 3ème brigade russe dès son arrivée, il va s’illustrer au sein d’une unité dont le destin s’écrira dans le sang, la boue et le froid polaire de la Champagne, avant de rejoindre le tragique Chemin des Dames.

Grâce aux détails précis du Journal des Marches et Opérations (JMO) du 17ème Corps d’Armée, il est possible de reconstruire, jour après jour, le quotidien de ces soldats venus de l’Est, confrontés à la dureté du front d’Aubérive.

Le contexte stratégique : Un secteur « calme » au cœur du dispositif français

En octobre 1916, le front du Groupe des Armées du Centre (GAC), placé sous le commandement du Général Pétain, s’étend sur plus de 200 km. Ce dispositif titanesque court de Pernant, à l’ouest de Soissons sur l’Aisne, jusqu’à la région des étangs au nord-ouest de Commercy. Pour couvrir cette immense ligne de défense d’ouest en est, trois armées se déploient : la Vème, la IVème et la IIème Armée.

Tandis que la IIème Armée subit la prolongation de la terrible bataille de Verdun et que la bataille de la Somme s’achève plus à l’ouest, les secteurs des Vème et IVème Armées connaissent une relative accalmie depuis les grandes offensives de l’automne 1915.

La IVème Armée, commandée par le Général Gouraud depuis le 11 décembre 1915, s’articule autour de trois corps d’armée :

  • Le 12ème Corps d’Armée, positionné sur l’aile gauche.
  • Le 17ème Corps d’Armée, qui occupe le centre du dispositif.
  • Le Corps d’Armée Colonial, déployé sur l’aile droite.

Depuis le mois de septembre 1916, le 17ème Corps d’Armée, dirigé par le Général Dumas, a la responsabilité d’un front de 25 km. Ce secteur stratégique s’étire depuis la Villa Champagne (située à 300 mètres à gauche de la villa Marquises à l’ouest) jusqu’à l’Épine de Vedegrange à l’est. Ce front central est découpé en cinq secteurs distincts : Saint-Hilaire, Auberive, Baconnes, Prosnes et Marquises, ce dernier se trouvant en limite de la Vème Armée, non loin du Fort de la Pompelle.

C’est précisément dans le secteur d’Auberive que la 3ème brigade russe va être projetée. Formé de trois quartiers (A, B et C) faisant face aux villages d’Auberive et de Vaudesincourt, ce secteur établit sa première ligne juste au nord de la célèbre voie romaine reliant Reims à Metz.

Dans le jargon militaire de l’époque, Auberive est qualifié de secteur « calme ». Cette définition administrative cache pourtant une réalité quotidienne usante : le « calme » y signifie que l’on n’y compte que quelques morts quotidiens, que les échanges d’artillerie se limitent à quelques centaines d’obus par jour de part et d’autre du front, et que le ciel est régulièrement le théâtre de duels d’aviation.

L’automne 1916 : La relève et le baptême du feu à Aubérive

Placée sous les ordres du Général Marouchevski, secondé par son chef d’État-Major, le Colonel Prince Mourousi, la 3ème Brigade Russe est prête au combat. Ses deux composantes majeures sont solidement encadrées : le 5ème Régiment Russe est dirigé par le Colonel Narbout, tandis que le 6ème Régiment Russe est sous le commandement du Colonel Somonov.

Le 13 octobre 1916, la 3ème Brigade Russe quitte définitivement le camp de Mailly. Les hommes sont embarqués par camions en direction de Mourmelon pour exécuter une opération hautement stratégique : relever la 1ère Brigade Russe, qui occupait le secteur d’Aubérive depuis son arrivée le 28 juin 1916.

La passation des lignes (13 – 16 octobre 1916)

  • 13 octobre : Commencement de la relève dans le secteur d’Auberive.
  • 14 – 15 octobre : Continuation progressive et minutieuse de la relève sous la pression du front.
  • 16 octobre : Fin de la relève. La 3ème brigade est désormais seule en première ligne.

Dès le lendemain, 17 octobre, l’ennemi teste la réactivité des nouveaux arrivants. Durant la nuit, l’activité allemande est particulièrement marquée : une centaine de tirs d’artillerie, des feux nourris de fusils et des jets de grenades s’abattent sur les tranchées russes. Du côté français et russe, la riposte est immédiate avec des tirs soutenus, des rafales de mitrailleuses et l’usage de lance-grenades.

La guerre des patrouilles et l’usure de novembre

Après quelques journées plus calmes marquées par des coups de feu isolés (18 et 19 octobre), le secteur subit à nouveau 30 obus allemands le 20 octobre. C’est ce jour-là qu’arrive la 102e batterie du 4e régiment d’artillerie, spécialement destinée à soutenir la 3e brigade russe. Les jours suivants voient une succession d’escarmouches :

  • 22 octobre : Alors que le temps est particulièrement froid, plusieurs petits groupes d’assaut allemands de 15 à 20 hommes (estimés parfois entre 20 et 30 hommes selon les postes) tentent d’attaquer les positions russes. Les soldats du Tsar ne fléchissent pas et repoussent l’ennemi à coups de mitrailleuses.
  • 24 – 27 octobre : Face à la « tiraillerie habituelle », les troupes françaises et russes utilisent le canon Brandt. Le 27 octobre, des tirs ciblés harcèlent les travailleurs allemands qui tentent de réparer leurs barbelés en avant du poste du Dragon.
  • 30 – 31 octobre : La violence se concentre sur le « Bois en T », qui subit de lourdes vagues de grenades.

Le mois de novembre 1916 s’inscrit dans la même monotonie macabre. Les rapports mentionnent quotidiennement des tirs de « minen » (bombes de tranchées allemandes) et l’usage de fusils de précision. Le 9 novembre, les hommes de la 3e brigade sont témoins d’un rare spectacle aérien entre 14h et 15h : un avion allemand est abattu en flammes par un appareil français et tombe à pic au nord d’Aubérive.

La tension culmine la nuit du 13 novembre vers 23h30 : après un violent bombardement du boyau 36, trois sections allemandes s’élancent des Bois B2, B3 et en Couloir. Les Russes les repoussent à coups de fusils et de mitrailleuses, tout en déclenchant un tir de barrage de l’artillerie française.

À la fin du mois, profitant du brouillard, les patrouilles russes mènent des actions audacieuses, attaquant les petits postes ennemis (24 novembre) ou réparant les réseaux de barbelés sous le feu (29 novembre).

Décembre 1916 : L’intensification des coups de main

Avec l’arrivée de l’hiver, la guerre des tranchées se durcit. Le 6 décembre, l’artillerie allemande pilonne le secteur russe avec 470 obus de tous calibres. À minuit 15, une quarantaine d’Allemands tentent de submerger le petit poste B.10, mais ils sont balayés par les grenadiers russes.

Les forces russes ne restent pas passives. Le 8 décembre, une patrouille audacieuse coupe les fils de fer ennemis et s’infiltre dans le Bois N25 (4 km à l’ouest d’Aubérive) sur 150 mètres avant de se replier sous le feu. Le 14 décembre, une autre patrouille découvre un immense abri souterrain allemand en première ligne, capable de dissimuler une centaine d’hommes au nord du Bois en T.

       CHRONOLOGIE DES AFFRONTEMENTS MAJEURS (DÉCEMBRE 1916)
                                │
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18 DÉCEMBRE : LE COUP DE MAIN                      31 DÉCEMBRE : L'ASSAUT ALLEMAND
Brèches dans le réseau allemand.                   Bombardement massif suivi de 4 vagues
Attaque à la grenade par les Russes.               d'assaut sur le Bois en T et les postes
Capture d'un prisonnier du 114e RI.            5 et 5bis. Repoussés. 31 victimes russes.

La Saint-Sylvestre (31 décembre) se transforme en un véritable bain de sang. Après un bombardement d’artillerie d’une intensité inouïe entre 12h et 15h sur le Bois en T, le Bois Sacré et le boyau 36, une centaine de soldats allemands lancent un assaut massif à 18h. Repoussés, ils réitèrent l’attaque à 18h30 avec une compagnie entière. Une dizaine d’assaillants parviennent à s’introduire dans le poste principal russe avant d’être massacrés ou chassés au corps à corps. Une ultime tentative allemande à 5h du matin échoue lamentablement, laissant la brigade russe déplorer 3 tués et 28 blessés.

Janvier – Février 1917 : Le calvaire du froid et l’horreur des gaz

L’hiver 1916-1917 devient le pire ennemi des soldats. Fin janvier, le thermomètre s’effondre. Sur le sol gelé et couvert d’une épaisse couche de neige, la guerre prend un visage irréel. Le 7 janvier, un épisode étrange rompt la monotonie : des chants et musiques proviennent des tranchées allemandes, et l’ennemi arbore deux drapeaux, l’un français, l’autre russe. La trêve est de courte durée, les tirs reprennent dès le lendemain.

Pendant plusieurs jours, les postes avancés et les patrouilles de la 3ème brigade rapportent des bruits métalliques, des mouvements de chariots et des bruits de travailleurs du côté allemand. Si le commandement suppose d’abord qu’il s’agit de travaux de renforcement des tranchées, la réalité s’avère bien plus terrifiante.

La tragédie du 31 janvier 1917 : L’attaque au gaz de grand style

Le mercredi 31 janvier 1917 marque le moment le plus sombre de ce séjour en Champagne. À 16h00, le thermomètre affiche -6°C (il descendra à -10°C dans la nuit). Les conditions météorologiques choisies par l’armée allemande sont idéales pour une opération chimique : un vent faible et constant de 1 à 2 mètres par seconde souffle du nord-ouest, tandis que le froid fige le sol enneigé, assurant une parfaite homogénéité à la nappe de gaz.

Le secteur des Marquises et d’Auberive, caractérisé par un terrain horizontal sans relief et simplement parsemé de petits bois de pins, se prête admirablement à une attaque par vague, d’autant que les tranchées allemandes dominent les positions françaises et russes. L’attaque est massive, s’étendant sur un front d’émission de plus de 11 kilomètres, depuis le nord-ouest de Prunay jusqu’au nord-est de Baconnes, impliquant directement les 1ère et 3ème Brigades Russes ainsi que les 67ème et 68ème Brigades d’Infanterie françaises.

           ANATOMIE DE L'ATTAQUE AU GAZ (31 JANVIER 1917)
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LES ÉMISSIONS                 LE BOMBARDEMENT               L'INFANTERIE BLANCHE
3 vagues successives          Artillerie conventionnelle    Troupes d'assaut vêtues
de chlore et phosgène         et obus chimiques             de capotes de camouflage
haute de 6 à 8 mètres.        (cétones bromés et palite).   pour se fondre dans la neige.

Le déroulement de l’attaque combine vagues de submersion et pilonnage d’artillerie :

  • 16h00 – 16h30 : Première vague principale d’émission. Des lueurs rouges sont perçues dans les lignes allemandes, accompagnées d’un ronflement semblable à un moteur d’avion ou de sifflements masqués par le tir simultané des mitrailleuses ennemies.
  • 16h45 – 17h15 : Deuxième vague principale d’émission.
  • 19h00 : Troisième émission, restreinte à un front de 2 km dans la partie ouest du secteur. Des tentatives au nord de Prunay échouent, le vent rabattant le gaz dans les tranchées allemandes.

Un additif fumigène est adjoint au gaz, donnant à la nappe un aspect oscillant entre une brume opaque blanchâtre et une vague verte presque incolore. Si le fumigène se dilue rapidement, la nappe toxique, haute de 6 à 8 mètres, garde toute sa puissance agressive et progresse sur 20 à 50 kilomètres à l’arrière du front.

Simultanément aux émissions, un bombardement d’une violence extrême s’abat sur les secondes lignes et les boyaux de communication. Les Allemands emploient des obus explosifs combinés à un nombre important de projectiles chimiques de 10,5 cm et 15 cm chargés en cétones bromés (méthyléthylcétone bromé) et en palite.

Sur le terrain, la situation est d’autant plus dramatique que les six appareils de prélèvement automatique de la brigade restent inutilisables, l’eau de leurs réservoirs ayant instantanément gelé. Les analyses ultérieures (notamment par le chimiste Kling) révéleront une concentration extrêmement élevée de chlore et de phosgène. Les masques respiratoires M2 et TNH des soldats russes sont épuisés jusqu’à 50 % de leur capacité face au phosgène. L’effet de ce mélange se lit immédiatement dans la chair des hommes : les examens cliniques et microscopiques révèlent un œdème pulmonaire massif à formation très rapide, sans cellules migratrices (leucocytes), confirmant l’action hautement œdématiante du phosgène combiné au chlore. L’acidité de la vague est telle que tous les objets métalliques non protégés (boutons, galons, baïonnettes) sont fortement corrodés ; seules les armes automatiques abondamment graissées continuent de fonctionner.

Pour exploiter la confusion, des détachements d’assaut allemands s’élancent vers 20h00 et minuit. Revêtus de capotes de camouflage blanches, ils sont invisibles sur la neige. Les grenadiers et les mitrailleurs russes parviennent à les refouler au prix de combats acharnés. Le secteur ne retrouve un calme relatif que vers 22h00, heure à laquelle les pertes commencent à grimper en flèche en raison des intoxications tardives et suffocantes. Le JMO enregistrera plusieurs centaines d’intoxications et de décès dans les rangs russes.

La vengeance de la 3ème brigade intervient en février. Le 9 février, lors d’un coup de main audacieux à 4h du matin, le 5ème régiment russe détruit deux abris-cavernes allemands et capture des prisonniers.

Le 16 février, les Allemands tentent une nouvelle émission de gaz à 1h du matin. Mais le destin tourne : le vent tourne et une partie de la vague toxique revient sur son point de départ. Le 6ème régiment russe confirmera le lendemain avoir entendu des tranchées adverses des bruits de courses désordonnées, des gémissements et des lamentations de soldats allemands pris au piège de leurs propres gaz.

Mars 1917 : L’ultime affrontement et le départ pour le Chemin des Dames

Le mois de mars commence par une lutte acharnée contre le dégel qui effondre les tranchées. L’apogée des opérations de la brigade a lieu le 9 mars 1917 lors d’un assaut d’envergure sur Aubérive.

Dès 9h, l’artillerie française entame un pilonnage destructeur. À 17h30, trois groupes d’assaut russes s’élancent. Si les tranchées ennemies sont bouleversées, plusieurs abris allemands intacts abritent des mitrailleuses qui prennent les vagues russes de flanc. Le combat tourne au corps à corps, à coups de grenades dans les boyaux. À 18h15, le repli s’achève. Les Russes ramènent 8 prisonniers (dont un sous-officier faisant fonction d’officier) mais le prix payé est lourd : 15 tués et 89 blessés, dont 4 officiers.

Bilan humain du coup de main du 9 mars 1917

  • Pertes Russes : 15 tués, 89 blessés (dont 4 officiers).
  • Captures Allemandes : 1 sous-officier, 7 chasseurs (18e bataillon de chasseurs) et 1 fantassin blessé (358e RI).

Ce baroud d’honneur marque la fin du séjour de Georges de Gueyer et de ses camarades dans la plaine d’Aubérive. Dès la nuit du 13 au 14 mars, les troupes françaises (134ème régiment d’infanterie) commencent à relever les éléments russes.

Le 15 mars 1917, la 185e brigade territoriale prend officiellement le contrôle du secteur. Les bataillons russes survivants se regroupent à Mourmelon-le-Grand et Louvercy avant de faire mouvement vers la Marne. Le 16 mars, la relève est totalement achevée. Reposés mais décimés, Georges de Gueyer et les hommes de la 3ème brigade russe quittent définitivement la Champagne à la fin du mois de mars pour rejoindre leur prochain calvaire : le tristement célèbre secteur du Chemin des Dames.

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