Portrait de Vladimir Pavlovitch Bérédnikoff : de la splendeur des rentes à l’exil niçois

L’histoire de la diaspora russe en France regorge de destins brisés par le vent de la révolution, mais peu incarnent autant les contrastes de cette époque que Vladimir Pavlovitch Bérédnikoff. Magistrat de formation, rentier par mariage, aristocrate d’apparence et esthète impénitent, celui que ses proches appelaient affectueusement « Volodia » a traversé les fastes de la fin de l’empire russe avant de s’éteindre dans le dénuement sur la Côte d’Azur.

Voici la chronique d’une vie rythmée par les privilèges, les querelles familiales et le naufrage financier d’un monde englouti.

Une primogéniture de fait et une jeunesse facétieuse

La trajectoire de Vladimir Pavlovitch Bérédnikoff commence par une singulière ironie généalogique. Second fils de Paul et de Nathalie Bérédnikoff, il est baptisé du même prénom que son frère aîné, décédé prématurément. Par la force des choses, il devient ainsi l’aîné de la fratrie. Né à Tikhvine en 1870 ou 1871 — et non en 1875, l’acte de décès comportant une erreur matérielle réfutée par la correspondance familiale de 1894 —, il grandit au sein d’une famille où les homonymies sont fréquentes. Pour ne pas le confondre avec le frère de Paul, sa mère Nathalie prend l’habitude de le désigner sous l’expression « notre Volodia ».

Destiné à une carrière juridique, le jeune homme suit de brillantes études de droit pour devenir magistrat. Derrière la rigueur de sa future fonction de juge de paix se cache un esprit espiègle et volontiers provocateur. Sa sœur Olga aimait ainsi raconter qu’au retour de son tout premier cours d’anglais, pressé par ses sœurs qui n’étudiaient pas cette langue de leur dire quelques mots, Vladimir s’était levé d’un air solennel pour se diriger vers la porte en lançant un théâtral : « I go to water-closet » !

Un mariage avantageux et le drame de la perte

Devenu juge de paix, Vladimir Bérédnikoff ne tarde pas à s’affranchir des contraintes du travail grâce à un mariage particulièrement opportun. Il épouse Anna Bouzova, une jeune fille dont la fortune n’a d’égale que la beauté. Devenue « notre Aniouta » dans les lettres de sa belle-mère, elle lui apporte une opulence qui lui permet de vivre rapidement de ses rentes.

De cette union naissent deux filles :

  • Hélène, née en 1902, successivement surnommée Lala puis Nelly.
  • Zénaïde, née en 1906, appelée tour à tour Zichka, Zina, puis Zika.

Le bonheur est cependant de courte durée. En 1910, le cancer emporte la jeune Anna à Saint-Pétersbourg, laissant Vladimir veuf avec deux fillettes de huit et quatre ans.

Le sens des affaires et les discordes familiales

Fier de son statut d’aîné de la lignée Bérédnikoff, Vladimir manifeste un attachement farouche à ce qu’il estime être ses droits de naissance, quitte à provoquer de profondes déchirures familiales. Lors du règlement de la succession de son oncle et de sa tante — un héritage que les frères de Paul devaient leur restituer —, Vladimir exige une part disproportionnée : 3 000 roubles sur une somme globale de 7 700 roubles à partager entre six personnes.

Cette exigence mercantile déclenche un conflit ouvert avec ses oncles, ses frères et sœurs, et sa propre mère. Face à l’impasse, c’est finalement le compromis proposé par sa mère Nathalie qui l’emporte :

  • 2 000 roubles pour Vladimir,
  • 2 000 roubles pour Nicolas,
  • 2 000 roubles pour Katia (les trois aînés),
  • 1 700 roubles seulement pour Nathalie, Ola et Varia réunies.

Volodia n’accepte cette répartition qu’à une condition très stricte : que ses trois sœurs s’engagent par écrit à lui reverser chacune 333 roubles lorsqu’elles toucheront l’héritage de leur tante, lui permettant ainsi de récupérer indirectement les 999 roubles manquants à sa revendication initiale. L’histoire familiale n’a pas conservé de trace écrite permettant de savoir si cette clause léonine a un jour été honorée.

L’exil européen : faste, snobisme et train de vie princier

Installé en France, Vladimir Bérédnikoff n’hésite pas à adjoindre une particule à son patronyme, se faisant appeler « de » Bérédnikoff pour afficher une noblesse qui, dans les faits, ne venait que du côté de sa mère. Profondément attaché à l’ancien régime impérial, il est décrit comme ouvertement réactionnaire par sa sœur Olga. Ses provocations prennent parfois une tournure plus sombre : les propos antisémites qu’il tient à sa sœur Ola, et que celle-ci rapporte à Katia, semblent être autant le reflet des préjugés de sa caste qu’une manière cynique de se moquer des convictions de sa sœur.

Financé par la fortune héritée de sa défunte épouse, Vladimir mène un train de vie fastueux à travers l’Europe. Il affectionne le luxe, les grands hôtels, les séjours dans les villes d’eaux, le champagne et les réceptions mondaines. Ses déplacements en train illustrent à merveille sa vision très hiérarchisée de la société et de sa propre famille. Voyageant avec ses filles et leur gouvernante, il s’installe en première classe avec Zika, la plus jeune, tandis que Nelly et la gouvernante doivent voyager en deuxième classe au milieu des bagages. Un agencement dicté par le souci des convenances : Vladimir refusait qu’on puisse prendre la gouvernante pour son épouse, tout en s’assurant ainsi une plus grande liberté de mouvement.

La ruine et la fin de vie à Nice

Ce mode de vie aristocratique reposait entièrement sur des fondations financières que Vladimir pensait inébranlables. Ayant une confiance aveugle dans l’économie de son pays d’origine, il avait placé l’intégralité de sa fortune dans les fameux emprunts russes.

Le cataclysme de la révolution d’octobre 1917 balaie instantanément ce château de cartes. Du jour au lendemain, Vladimir se retrouve totalement ruiné, en possession d’un portefeuille d’obligations russes qui ne valent plus rien et ne sont plus cotées sur aucune place financière.

L’ancien dandy entame alors une douloureuse descente linguistique et sociale sur la Riviera française. Réfugié à Nice avec sa fille Zika, il ne doit sa survie qu’à la compassion d’un restaurateur niçois qui accepte de les nourrir tous les deux pendant une longue période, prenant en gage les obligations russes démonétisées, dans l’espoir incertain d’un retour à l’ordre ancien. Pour subsister et payer ses dépenses quotidiennes, l’ancien magistrat se met à peindre des aquarelles qu’il vend aux passants et aux touristes.

C’est dans cette précarité, bien loin des salons dorés de Saint-Pétersbourg, que Vladimir Pavlovitch Bérédnikoff s’éteint à Nice en 1922, emporté à son tour par les complications opératoires d’un cancer. Il laissait derrière lui le souvenir d’un homme complexe, fier et spirituel, ultime vestige d’un monde balayé par l’histoire.

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