La Slavo-Serbie aux confins de l’Ukraine


Préambule : une piste familiale
Ce texte est né d’une recherche généalogique. Mon grand-père, Grigori Ivanovitch Geyer, que la famille et la France ont connu sous le nom de Georges de Gueyer, était originaire de l’Empire russe. Sa mère venait de la région de Louhansk, dans l’actuelle Ukraine orientale — très probablement des environs du village de Volnukhino (aujourd’hui Volnukhyné), à une trentaine de kilomètres au sud de Louhansk.
Or ce coin de steppe, en apparence perdu aux confins de l’Europe, porte une histoire singulière : au milieu du XVIIIe siècle, il fut colonisé par des familles serbes et balkaniques venues s’y établir sous la protection de l’Empire russe, au sein d’une entité appelée la Slavo-Serbie. Les descendants de ces colons se sont fondus au fil des générations dans la population locale, mais leurs lignées y ont subsisté pendant des siècles. Il est donc possible — sans qu’on puisse aujourd’hui l’affirmer avec certitude — que la mère de Grigori Ivanovitch Geyer ait compté parmi ses ancêtres l’une de ces familles serbes des steppes. C’est cette hypothèse, autant que l’histoire elle-même, qui motive l’article qui suit.
Introduction : une région entre steppe et empires
La Slavo-Serbie (en serbe Slavenosrbija, en russe Slavianoserbia) fut, de 1753 à 1764, un territoire de l’Empire russe situé au sud de la rivière Donets (Siverskyï Donets), entre ses affluents la Bakhmutka et la Louhan. Ces terres correspondent aujourd’hui aux oblasts de Louhansk et de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine — le Donbass. Sa capitale administrative était Bakhmout.
Au XVIIIe siècle, cette région est une marche frontalière presque vide : au nord s’étend la Slobojanchtchyna, à l’ouest les terres des Cosaques zaporogues de l’Hetmanat, au sud le khanat de Crimée, vassal des Ottomans, dont les raids ravagent régulièrement la steppe, et au sud-est le territoire des Cosaques du Don. Pour Saint-Pétersbourg, peupler et fortifier ce glacis méridional est une nécessité stratégique. Pour des milliers de familles orthodoxes des Balkans, prises en étau entre les empires ottoman et habsbourgeois, il deviendra un refuge. La rencontre de ces deux besoins donna naissance à l’une des expériences de colonisation les plus originales de l’Europe moderne.
Les origines : des Balkans à la Hongrie méridionale
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les Balkans sont le théâtre d’affrontements incessants entre les Habsbourg et la Porte ottomane. Les populations slaves orthodoxes, notamment celles de Serbie et du Kosovo, se retrouvent prises au piège de ces guerres. Deux grandes migrations jalonnent cette période : en 1690, le patriarche Arsène III Tcharnoïevitch (Čarnojević) conduit des dizaines de milliers de familles serbes vers le nord, en Hongrie méridionale ; en 1737–1739, une seconde vague, menée par le patriarche Arsène IV Jovanovitch, suit le même chemin après l’échec d’un soulèvement contre les Ottomans. Ces réfugiés s’installent en Syrmie, dans le Banat, en Bačka et le long des rivières Tisza et Mureş (le Pomorišje).
Pour contenir l’expansion ottomane, l’empereur d’Autriche avait institué les « confins militaires » (Militärgrenze), une zone tampon où les colons serbes servaient comme soldats-paysans en échange de terres, de la liberté religieuse orthodoxe et d’une large autonomie. Mais en 1751, l’impératrice Marie-Thérèse décide de démilitariser les confins de la Tisza et du Mureş et de les intégrer à l’administration civile hongroise : les Serbes y perdent leurs privilèges et se voient pressés de devenir de simples sujets, exposés de surcroît à la pression de l’Église catholique. Face à ce revirement, une partie des officiers et de leurs communautés refuse la soumission et choisit un nouvel exil — vers l’Est cette fois, en direction de la Russie orthodoxe.
L’appel de la Russie et la création de la Slavo-Serbie (1753)
La Russie n’était pas une destination inconnue : dès 1723, sous Pierre le Grand, des colons militaires serbes s’étaient établis en petit nombre dans les steppes ukrainiennes, et un premier régiment de hussards serbes, commandé par Jovan Albanez, avait été formé. L’historien serbe Zaharije Orfelin explique ce choix : orthodoxes et de langue proche, les Serbes paraissaient à Saint-Pétersbourg des sujets « plus sûrs » pour garder la frontière que les Cosaques zaporogues, jugés insuffisamment fiables.
En 1751, le colonel Jovan Horvat obtient de l’impératrice Élisabeth Petrovna l’autorisation d’installer ses hommes sur la rive droite du Dniepr : c’est la Nouvelle-Serbie (Nova Serbia), créée en 1752 dans l’actuel oblast de Kirovohrad. Deux autres officiers autrichiens d’origine serbe, Jovan Chevitch (Šević, aussi appelé Ivan Chevitch) et Raïko Preradovitch (Depreradović), demandent à leur tour à passer au service de la Russie. Élevés au rang de général-major, ils sont autorisés à établir « tous les Serbes, Macédoniens et autres peuples orthodoxes » entre Bakhmout et la Louhan, et à y former chacun un régiment de hussards de mille hommes.
Le 29 mai 1753, un décret du Sénat russe officialise la création de la Slavo-Serbie. Le texte ne s’adresse pas qu’aux seuls Serbes : les terres libres sont offertes aux Serbes, Bulgares, Roumains (Moldaves et Valaques), Grecs et autres peuples orthodoxes des Balkans, avec un double objectif : assurer la défense de la frontière méridionale contre les incursions tatares et ottomanes, et peupler et mettre en valeur ces steppes presque désertes. Cette diversité d’origines forgea l’identité singulière de la région : en 1756, le régiment de Chevitch comptait environ 38 % de Serbes, 23 % de Roumains et une forte proportion d’autres nationalités.
Organisation d’une colonie militaire
La Slavo-Serbie jouit d’un statut d’exception : elle ne relève d’aucun gouvernement provincial, mais directement du Sénat et du Collège de la Guerre de Saint-Pétersbourg. Son centre administratif est la ville fortifiée de Bakhmout, où siège la « commission de Slavo-Serbie » chargée de l’administration du territoire.
Le peuplement s’effectue par « rotes » — les compagnies des deux régiments de hussards — chacune fondant ou occupant un village. Les compagnies du régiment de Preradovitch s’échelonnent sur la rive droite du Donets : la 1re à Serebrianka, la 5e à l’actuelle Pryvillia, la 3e à Verkhnié (aujourd’hui rattaché à Lysytchansk), la 7e à Nyjnié, la 6e à Krymské, la 8e à Pidhirné — le futur Slovianoserbsk. Celles du régiment de Chevitch remontent la vallée de la Louhan : la 2e à Verhounka et Kamianyi Brid, sur le site de l’actuelle Louhansk, d’autres vers Zymohiria (l’ancien Tcherkaskyi Brid), la vallée de la Komychouvakha et le cours supérieur de la Louhan. Plusieurs de ces localités existaient d’ailleurs avant l’arrivée des colons : postes de garde et fermes d’hivernage des Cosaques zaporogues y sont attestés dès le XVIIe siècle — Pidhirné est mentionné dès 1740, Kalynivské dès 1720.
Les colons reçoivent des terres à vie, une solde (de 32 roubles par an pour un simple hussard à 836 roubles pour un colonel), des aides à l’installation, une pension et des franchises pour le commerce et l’artisanat. Militaires de métier avant tout, les Serbes s’avouent piètres agriculteurs à leur arrivée ; ils apprennent des paysans locaux la culture du seigle, du blé, de l’orge et du millet, mais excellent dans l’élevage — chevaux, bovins et surtout bœufs de trait, puis moutons. Les haras de la région de Louhansk, comme celui de Derkoul, passent pour un lointain héritage de cette tradition cavalière. Le commerce se développe grâce aux foires frontalières qui attirent marchands russes, tchoumaks ukrainiens et négociants de la Slobojanchtchyna. Profondément croyants, les colons s’efforcent d’élever une église dans chaque rote : dès 1754 une église est consacrée à Pidhirné, puis à Kamianyi Brid (1761), Verkhnié (1762) et Nyjnié (1764) ; au début des années 1760, la Slavo-Serbie compte déjà plus de trente églises.
La réalité resta pourtant en deçà des ambitions. Les plans prévoyaient deux mille hommes par régiment ; en 1764, on n’en comptait au total que 1 264. La population civile, elle, s’accrut grâce à l’afflux de paysans ukrainiens et russes venus de Kharkiv, de Tchernihiv, de Koursk et de Smolensk : vers 1760, le territoire comptait environ 26 000 habitants — mais les colons balkaniques n’y furent jamais qu’une minorité, entourée d’une majorité ukrainienne avec laquelle les relations furent souvent tendues, notamment autour des questions de terres. La bureaucratie russe, l’âpreté au gain de certains officiers et les conditions de vie difficiles de la steppe firent le reste.
Dissolution et intégration à la Nouvelle-Russie (1764)
En 1764, tirant les conséquences de la faiblesse des effectifs, Catherine II réorganise l’ensemble : les deux régiments sont fusionnés en un unique régiment de hussards de Bakhmout, et la Slavo-Serbie est supprimée en tant qu’entité autonome. Son territoire est intégré au gouvernement de Nouvelle-Russie (Novorossiïa), créé la même année ; la Nouvelle-Serbie du colonel Horvat connaît un sort identique. Le régiment de hussards de Bakhmout est lui-même dissous en 1783, date qui clôt définitivement l’expérience militaire serbe dans la région.
Sur le plan administratif, l’ancien territoire slavo-serbe forma ensuite l’ouïezd du Donets, rattaché à partir de 1802 au gouvernement d’Iekaterinoslav — dont le chef-lieu est l’actuelle Dnipro, dans l’oblast de Dnipropetrovsk. Les officiers serbes, tels les Chevitch et les Preradovitch, devinrent de riches propriétaires terriens ; leurs descendants servirent l’Empire russe pendant des générations. Quant aux simples colons, ils se fondirent progressivement, par mariages et par la vie quotidienne, dans la population ukrainienne et russe environnante.
Héritage et mémoire
La trajectoire de ces communautés — des Balkans à la Hongrie méridionale, puis de la Hongrie aux steppes du Donets — illustre les déplacements, forcés ou choisis, qui ont façonné l’Europe orientale. Elle dessine un chemin de résilience : celui de familles cherchant à préserver leur foi orthodoxe et leur identité face aux empires dominants, quitte à tout recommencer à deux mille kilomètres de chez elles.
Les traces de la Slavo-Serbie sont encore lisibles aujourd’hui. La ville de Slovianoserbsk, sur le Donets, porte toujours le nom de la colonie. Des villages fondés ou peuplés par les rotes — Serebrianka, Krymské, Kalynové, Nyjnié — figurent encore sur les cartes. Certaines églises de la région conservent des traits de la tradition architecturale serbe. Et dans les oblasts de Louhansk, de Donetsk et de Kirovohrad, on rencontre toujours des patronymes d’origine serbe ou balkanique : Serbyn, Serbynenko, Serboulov, Bojitch, Voukotitch, Volochyn… Autant d’indices que, deux siècles et demi plus tard, les descendants des hussards de Chevitch et de Preradovitch sont toujours là.
C’est dans ce paysage humain qu’il faut replacer la famille maternelle de Grigori Ivanovitch Geyer. Volnukhino, au sud de Louhansk, se trouve au cœur de l’ancienne zone d’implantation du régiment de Chevitch, dans la vallée de la Louhan. Pour une lignée issue de ces terres, la Slavo-Serbie n’était pas qu’une construction administrative éphémère : elle fut le creuset dans lequel se mêlèrent colons balkaniques, paysans ukrainiens et migrants russes — et dont chaque famille de la région porte, d’une manière ou d’une autre, l’empreinte.
Conclusion : la région dans la guerre russo-ukrainienne
L’histoire a tragiquement rattrapé les terres de l’ancienne Slavo-Serbie. Depuis 2014, la partie sud-est de l’oblast de Louhansk — dont Louhansk elle-même, Slovianoserbsk et les environs de Volnukhyné — échappe au contrôle de Kyïv, aux mains de la « république populaire de Louhansk » soutenue par Moscou. L’invasion russe à grande échelle de février 2022 a transformé toute la région en champ de bataille : Sievierodonetsk et Lysytchansk — où se trouvait l’ancienne rote de Verkhnié — sont tombées à l’été 2022, et en septembre 2022 la Russie a proclamé l’annexion, illégale au regard du droit international, des oblasts de Louhansk et de Donetsk.
Bakhmout, l’ancienne capitale de la Slavo-Serbie, est devenue le symbole même de cette guerre : la bataille qui s’y est livrée d’août 2022 à mai 2023 — la plus longue et l’une des plus meurtrières du conflit — s’est achevée par la prise d’une ville anéantie. Les analyses satellitaires estiment que plus de 97 % de ses immeubles d’habitation ont été détruits ; la ville, qui comptait plus de 70 000 habitants avant la guerre, est aujourd’hui à peu près vide. La cité fondée au XVIIe siècle, fortifiée par les hussards serbes au XVIIIe, a matériellement cessé d’exister.
À la date où ces lignes sont écrites (juillet 2026), la quasi-totalité de l’oblast de Louhansk — plus de 99 % — est sous occupation russe. Moscou a même proclamé, en avril 2026, en contrôler l’intégralité, affirmation contestée par Kyïv et par les observateurs indépendants, qui relèvent que les combats se poursuivent sur ses marges occidentales et en direction de l’oblast de Kharkiv. Slovianoserbsk et les villages des anciennes rotes vivent sous administration d’occupation ; une partie de leur population est partie sur les routes de l’exil, réfugiés d’aujourd’hui sur les terres qui accueillirent les réfugiés d’hier. Ironie amère de l’histoire : cette steppe qui fut, au XVIIIe siècle, une terre d’asile offerte à des familles fuyant la guerre entre empires, est redevenue au XXIe siècle la ligne de front d’un affrontement impérial. Le destin de la Slavo-Serbie rappelle que le Donbass ne fut jamais une terre « russe de toute éternité », mais une mosaïque de peuples — Ukrainiens, Serbes, Roumains, Grecs, Russes — que les empires ont déplacés, mêlés, et trop souvent broyés.
Note : correspondance des toponymes anciens et actuels
Les noms de lieux de la région ont changé plusieurs fois depuis le XVIIIe siècle — russification impériale, renommages soviétiques, puis décommunisation ukrainienne de 2016. Le tableau ci-dessous donne les correspondances entre les noms figurant sur les cartes d’époque (notamment la « carte foncière de la Slavo-Serbie » levée en 1754 par le général-major Bibikov et le capitaine Okoulov) et les noms actuels.
| Nom d’époque (XVIIIe s.) | Noms intermédiaires | Nom actuel |
| Bakhmout (capitale de la Slavo-Serbie) | Artemivsk (1924–2016) | Bakhmout (oblast de Donetsk) |
| Pidhirné / Podgornoïé (8e rote) | Donetsk (fin XVIIIe – début XIXe s.) | Slovianoserbsk (oblast de Louhansk) |
| Kamianyi Brid et Verhounka (2e rote) | Intégrés à Louhansk (fondée en 1795) ; Vorochilovgrad (1935–1958 et 1970–1990) | Quartiers de Louhansk |
| Tcherkaskyi Brid (rote du régiment Chevitch) | — | Zymohiria |
| Sloboda de l’Assesseur (5e rote) | Pryvilné | Pryvillia |
| Verkhnié (3e rote) | — | Quartier de Lysytchansk |
| Nyjnié (7e rote) | — | Nyjnié |
| Krymské (6e rote) | — | Krymské |
| Serebrianka (1re rote) | — | Serebrianka |
| Kalynivské | — | Kalynové (raïon de Popasna) |
| Bila Hora (anc. 8e rote du rég. Preradovitch) | — | Bila Hora |
| Volnukhino | — | Volnukhyné (raïon de Loutouhyné, au sud de Louhansk) |
| Iekaterinoslav (chef-lieu de gouvernement, à partir de 1802) | Dnipropetrovsk (1926–2016) | Dnipro |
| Gouvernement de Nouvelle-Russie (Novorossiïsk, 1764) | Gouvernement d’Iekaterinoslav (1802) | Oblasts de Louhansk, Donetsk et Dnipropetrovsk |
Remarque orthographique : les formes ukrainiennes actuelles (Bakhmout/Bakhmut, Louhansk/Luhansk, Slovianoserbsk) coexistent dans les sources avec les formes russes anciennes (Bakhmut, Lougansk, Slavianoserbsk). De même, les noms des fondateurs apparaissent sous leurs graphies serbe (Jovan Šević, Rajko Preradović/Depreradović) ou russifiée (Ivan Chevitch, Raïko Depreradovitch).
Sources principales
– « Slavo-Serbia », Wikipedia (en), et « Sloviano-Serbia », Internet Encyclopedia of Ukraine (A. Zhukovsky).
– Valerii Negmatov, « Slavo-Serbia in Luhansk region: how it was formed, historical aspects and heritage », Tribun (tribun.com.ua), 29 avril 2024.
– Mita Kostić, Nova Srbija i Slavenosrbija, Novi Sad, 2001 ; Olga Posunjko, Istorija Nove Srbije i Slavenosrbije, Novi Sad, 2002.
– Lily Lynch, « Ukraine’s New Serbia and Slavo-Serbia: From Imperial Russia to Separatist Donetsk », Balkanist, 13 juillet 2014.
– Sur la guerre actuelle : Al Jazeera (1er avril 2026), CNN (4 avril 2026), Institute for the Study of War / Critical Threats (juillet 2026), United24 Media (analyse satellitaire de Bakhmout).