La famille Berednikoff

Il y a, dans toute généalogie, une branche qui incarne mieux que les autres l’âme d’un pays. Pour notre famille, ce sont les Berednikoff. Marchands de Tikhvine devenus notables de Saint-Pétersbourg, anoblis au service de l’Empire, dispersés par la révolution entre Léningrad, Nice et Abidjan, ils condensent en quatre générations tout le destin de la vieille Russie : l’ascension par le commerce, la foi orthodoxe ancrée dans les monastères, les étés au bord de la Baltique, puis la fracture de 1917 qui coupa la famille en deux — une moitié piégée en Russie soviétique, l’autre jetée sur les routes de l’exil.

Ma grand-mère Hélène, née à Saint-Pétersbourg en 1902, était une Berednikoff. C’est par elle que cette histoire est la nôtre. Cet article rassemble ce que les archives familiales — biographies, testament, et surtout une correspondance de plus de quarante ans miraculeusement préservée — et les sources historiques permettent aujourd’hui de reconstituer, en remontant aussi loin que possible avant Paul Grigorievitch, le médecin qui donna à la lignée son visage le plus attachant.

Aux origines : Tikhvine, ville de marchands et de pèlerins

Tout commence à Tikhvine, petite ville située à quelque 200 kilomètres à l’est de Saint-Pétersbourg, sur la rivière Tikhvinka. Étape ancienne du commerce entre la Volga et la Baltique, la ville doit sa renommée à son grand monastère de la Dormition, qui abrite l’icône miraculeuse de la Mère de Dieu de Tikhvine, l’une des plus vénérées de toute la Russie. C’est une ville où la prospérité marchande et la piété orthodoxe sont indissociables — et les Berednikov y furent, précisément, une vieille famille de marchands pieux.

Les sources locales attestent l’ancienneté et la notabilité de cette souche. Au début du XIXe siècle, un Ivan Timofeïevitch Berednikov figure parmi les marchands en vue de Tikhvine, et les Berednikov comptent parmi ces familles marchandes de la ville qui possédaient de véritables bibliothèques — signe d’une bourgeoisie commerçante cultivée, rare à l’époque dans les petites villes de province.

Un illustre homonyme : Yakov Ivanovitch Berednikov, académicien

C’est de cette même souche marchande tikhvinienne qu’est issu le plus célèbre porteur du nom : Yakov Ivanovitch Berednikov (1793–1854), l’un des pères fondateurs de l’archéographie russe. Né dans une famille de marchands de Tikhvine, formé aux universités de Kazan puis de Moscou, il consacra sa vie à sauver les documents anciens de la Russie : membre de l’expédition archéographique de Stroïev, il parcourut le pays de 1830 à 1834 pour inventorier archives et bibliothèques monastiques, édita en 1836 le premier volume des célèbres « Actes de l’expédition archéographique », dirigea la publication de la Chronique complète des annales russes, et fut élu académicien de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg en 1847. Fidèle à ses racines, il écrivit aussi une histoire du monastère de Tikhvine.

Aucun document ne permet à ce jour d’établir le degré exact de parenté entre l’académicien et notre lignée directe. Mais la coïncidence du nom, de la ville, du milieu marchand et de la chronologie rend une origine commune plus que plausible : les Berednikov de Tikhvine formaient selon toute vraisemblance un même clan familial, dont une branche s’illustra dans l’érudition et une autre dans le négoce.

Grigori Ivanovitch Berednikov, patriarche et marchand de première guilde

La lignée directe s’éclaire véritablement avec Grigori Ivanovitch Berednikov, le grand-père de ma grand-mère à la troisième génération. Son testament, rédigé en juin 1866 et conservé aux Archives historiques d’État de Russie (RGIA, fonds 577, opis 22, dossier 2648), en dresse un portrait saisissant : celui d’un « citoyen honoraire héréditaire » et marchand de première guilde de Saint-Pétersbourg — le sommet de la hiérarchie marchande de l’Empire, une catégorie sociale privilégiée située entre la bourgeoisie et la noblesse.

Sa fortune reposait sur le bois. La tradition familiale le décrit comme un riche marchand possédant de vastes domaines forestiers dans la région d’Orel, à 360 kilomètres au sud-ouest de Moscou ; le testament y ajoute des maisons dans le quartier de la Narva à Saint-Pétersbourg et des terres dans le district de Novaïa Ladoga. Établi dans la capitale, il n’oublia jamais Tikhvine : son testament prévoit des dons aux pauvres de Saint-Pétersbourg et de Tikhvine, et des capitaux « inviolables à tout jamais » placés auprès du grand monastère de Tikhvine et du monastère Nicolas-Bessedny, pour la commémoration perpétuelle de son âme et de celles des siens. Rien ne dit mieux d’où venait la famille.

Le document révèle aussi un chef de clan à la fois pieux et d’une grande rigueur : son épouse Nadejda Vassilievna est désignée « chef de la famille marchande » après lui, avec interdiction formelle de prêter de l’argent ou de se porter caution ; les biens et le commerce reviennent à l’aîné, Alexandre, à charge de doter les cadets ; une clause disciplinaire écarte le fils Ivan de l’héritage principal, moyennant une rente, sous peine de déchéance s’il conteste ou « reste oisif ». Le testament fut validé par le tribunal de district de Saint-Pétersbourg en avril 1871.

De ses enfants, l’histoire familiale a retenu au moins six figures : Alexandre (dit Sacha) l’aîné, héritier du commerce ; Ivan, le fils mis à l’écart ; Vladimir (Volodia) et Sergueï (Serioja), qui reprendront la fortune familiale ; Anna, mariée Vichnievski ; et Paul, notre ancêtre — le fils qui refusa tout.

Paul Grigorievitch Berednikoff (1840–1908) : le médecin qui préféra les hommes aux forêts

Né en 1840 à Orel, où son père exploitait ses forêts, Paul Grigorievitch était destiné à reprendre le négoce du bois. Il choisit la médecine. Face au refus paternel, le jeune homme accepta un marché d’une dureté toute patriarcale : le droit d’étudier contre la renonciation définitive à l’héritage. C’est donc déshérité, et par pure vocation, qu’il devint médecin.

Vers 1869, il épousa par amour Nathalie Evgrafovna Skobeltsina, et le couple s’établit d’abord à Tikhvine — retour aux sources familiales, où naquirent plusieurs de leurs enfants et où Nathalie fréquentait assidûment le monastère. Paul y commença une pratique médicale écrasante, qu’il poursuivit ensuite à Saint-Pétersbourg. Médecin des pauvres, il soignait gratuitement ceux qui ne pouvaient payer ; homme d’une sensibilité extrême, il se refusait à ausculter sa propre femme et ses propres enfants, trop ému pour les soigner. Dans une Russie traversée de violents courants antisémites, sa profession de foi, que sa fille Olga répétait comme un héritage moral, mérite d’être gravée :

« Quand j’opère quelqu’un, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, son sang a toujours la même couleur rouge. »

Le fils déshérité prit une revanche silencieuse sur le destin : par le seul mérite de ses services — peut-être engagé comme médecin lors des guerres balkaniques de 1877-1878 —, il gravit la Table des Rangs jusqu’au 5e, voire au 4e tchin civil (Conseiller d’État, assimilé à un grade de général), ce qui nourrit la légende familiale du « général à titre civil ». Décoré des ordres de Sainte-Anne et de Saint-Stanislas, il reçut surtout l’Ordre de Saint-Vladimir de 4e classe, distinction de mérite personnel qui, avant la réforme de 1900, conférait automatiquement la noblesse héréditaire. Ainsi le marchand déshérité fit-il entrer sa descendance dans la noblesse russe — non par la naissance, mais par la science et le dévouement.

Paul mourut le 28 août 1908 à Saint-Pétersbourg, des suites d’une opération, et fut inhumé au cimetière du monastère Novodiévitchi. Fidèle à lui-même, il ne laissait aucune fortune : ce furent les 7 700 roubles des successions de son frère Alexandre et de sa sœur Anna, restitués par ses frères Vladimir et Sergueï, qui assurèrent la subsistance de sa veuve — que les deux oncles soutinrent encore financièrement pendant sept ans.

Nathalie Evgrafovna Skobeltsina (1847–1930) : la foi et le dévouement

Née en 1847 à Saint-Pétersbourg, Nathalie apportait à la famille la noblesse de naissance qui manquait aux Berednikoff. Son père, Evgraff Skobeltsine, appartenait à une lignée dont la noblesse est solidement attestée ; sa mère, Catherine, était née Ganskaou — un nom que la légende familiale, rapportée par Olga, parait d’une origine romanesque à la Pouchkine (un jeune Turc recueilli sur un champ de bataille et anobli par Pierre le Grand), mais dont les recherches modernes ont établi l’origine lettone, en Courlande. Son grand-père maternel, Yakov Fiodorovitch Ganskaou, fut un héros de la guerre patriotique de 1812 contre Napoléon avant de devenir un grand administrateur civil de l’Empire.

Élevée par une gouvernante française, parlant le français comme toutes les élites pétersbourgeoises, Nathalie fut avant tout une femme de foi : lecture quotidienne de la Bible, fréquentation assidue des églises et des monastères, dévouement total à son mari, à ses cinq enfants, à ses petits-enfants et à sa chère tante Varia. C’est elle qui, deux fois par semaine pendant des décennies, écrivit les lettres qui constituent aujourd’hui le trésor documentaire de la famille.

Partie au printemps 1914 à Nice pour « saluer avant sa mort » la vieille tante Varvara, elle pensait y passer quelques mois. La guerre, puis la révolution, transformèrent ce séjour en exil définitif. Elle mourut à Nice le 2 juillet 1930, à 83 ans, sans avoir revu ni la Russie, ni sa fille Catherine.

Le monde d’avant : Saint-Pétersbourg, les étés de Hapsal, les hivers de Nice

La correspondance familiale restitue avec une précision émouvante le décor de cette vie d’avant la catastrophe. L’hiver, c’est Saint-Pétersbourg : l’appartement familial, les gymnases où étudient les enfants, les moins vingt-deux degrés de décembre, les processions d’icônes et — en novembre 1894 — le passage du cortège funèbre du tsar Alexandre III sous les fenêtres d’une connaissance.

L’été, c’est Hapsal — aujourd’hui Haapsalu, en Estonie —, la station balnéaire de la Baltique où la grand-tante Varvara Yakovlevna possédait une maison de vacances. Fondée sur des bains de boue réputés depuis 1825, Hapsal était alors « la première station balnéaire du Nord de la Russie », adoptée par l’aristocratie pétersbourgeoise ; Tchaïkovski y composa en 1867 son « Souvenir de Hapsal ». Les lettres de l’été 1894 y montrent Nathalie se baignant dans une mer à seize degrés — « c’est très froid d’y entrer, mais par contre, ensuite c’est agréable d’en sortir, tellement le corps devient brûlant » —, les enfants jouant au « lontenisse » (le lawn-tennis écrit à la française), et les petites jalousies de la société estivale russe autour d’un compliment du comte Berg à Olga, quatorze ans. La maison de Hapsal, restaurée en 1913 pour une dernière saison heureuse, restera dans les lettres de Nathalie l’image même du paradis perdu : elle rêvera jusqu’au bout de revenir dormir « sur le divan près du magnifique poêle ».

Nice, l’autre villégiature

Car la famille avait une seconde habitude de villégiature, à l’autre bout de l’Europe : Nice, où, comme tant de familles russes aisées de la fin du XIXe siècle, on descendait passer la mauvaise saison. La Côte d’Azur était alors la véritable capitale d’hiver de l’aristocratie russe. La mode en avait été lancée dès 1856 par le séjour de l’impératrice douairière Alexandra Feodorovna, veuve de Nicolas Ier, et scellée par un événement tragique : la mort à Nice, en 1865, du tsarévitch Nicolas Alexandrovitch, fils aîné d’Alexandre II, emporté par une méningite à la villa Bermond. Dès 1859, la colonie s’était donné une église russe, rue Longchamp — la première d’Europe occidentale — et chaque hiver voyait affluer grands-ducs, généraux et rentiers de l’Empire dans les palaces de la Promenade des Anglais, avec leurs domestiques, leurs gouvernantes et leurs popes. La colonie devint si nombreuse que le tsar Nicolas II finança lui-même, sur les terrains de la villa Bermond, la construction de la cathédrale Saint-Nicolas (1903–1912), la plus grande église orthodoxe hors de Russie, consacrée en décembre 1912 — celle-là même dont les lettres familiales de 1914 racontent qu’elle « de plus en plus se remplit » de compatriotes échoués par la guerre.

Le voyage lui-même était une petite expédition : il fallait trois jours de train depuis Saint-Pétersbourg pour atteindre Nice, via Berlin. C’est ce trajet que fit Nathalie en mars 1909 avec son fils Nicolas — en deuxième classe, précise-t-elle, « parce qu’elle craignait pour sa gorge ». Pour les Berednikoff, l’ancrage niçois avait un visage : la tante Varvara Yakovlevna y avait pris ses quartiers d’hiver dès les années 1890. Catherine y séjourna en 1894 lors de son grand tour d’Europe ; Olga s’y installa en 1902 comme demoiselle de compagnie ; Nathalie y passa quatre mois et demi en 1909, y revint en 1912, puis en 1914 — l’année où la villégiature se referma en piège. Ironie du destin : c’est cette habitude de vacances, si typique de la petite noblesse russe de la Belle Époque, qui décida du lieu d’exil de toute la branche émigrée de la famille. Vladimir, Nathalie, Olga et Varvara moururent tous à Nice ou y vécurent leurs dernières années — hivernants devenus réfugiés, sur cette même Côte d’Azur où ils n’étaient d’abord venus que pour fuir l’hiver.

Ce monde-là avait aussi son économie particulière : la fortune restée du côté des oncles, les bijoux portés au mont-de-piété dans les années difficiles, et la figure tutélaire de la tante Varvara Yakovlevna, baronne Stackelberg — grand-tante Ganskaou richissime, veuve d’un propriétaire terrien balte, qui de Nice régentait affections et héritages, et dont le fils Frédéric Stackelberg, aristocrate devenu anarchiste, allait jouer un rôle décisif dans le destin d’Olga.

Les cinq enfants de Paul et Nathalie : cinq destins, deux mondes

Paul et Nathalie eurent six enfants, dont cinq atteignirent l’âge adulte — un premier Vladimir étant mort en bas âge, son prénom fut redonné au fils suivant. La révolution coupa cette fratrie en deux : Catherine et Nicolas restèrent en Russie, Vladimir, Olga et Varvara moururent en exil.

Vladimir (Tikhvine, 1870/71 – Nice, 1922) : le dandy ruiné

L’aîné, « notre Volodia », juge de paix à l’esprit espiègle et provocateur, s’affranchit du travail par un mariage opportun avec la riche et belle Anna Bouzova, dont il eut deux filles : Hélène (1902) — ma grand-mère — et Zénaïde (1906). Veuf en 1910, farouchement attaché à ses prérogatives d’aîné jusqu’à déchirer la famille lors du partage de 1908, il mena grand train à travers l’Europe, s’inventa une particule (« de » Berednikoff) et plaça toute sa fortune dans les emprunts russes. Ruiné net par octobre 1917, l’ancien magistrat survécut à Nice en vendant des aquarelles aux passants, nourri à crédit par un restaurateur niçois qui gardait en gage ses obligations russes sans valeur. Il y mourut en 1922.

Ekatérina (Tikhvine, 1874 – Léningrad, 1956) : la gardienne de la mémoire

« Katia », enseignante de français et d’histoire, épousa en 1907 Mitrophane Myassoyédoff, fils de sénateur et veuf chargé de six orphelins qu’elle éleva comme les siens, avant de mettre au monde six enfants dont trois survécurent. En 1919, à Voronèje, elle et son mari cachèrent des voisins juifs menacés par un pogrom, au péril de leur vie. Restée seule de la fratrie à faire souche en Russie, elle conserva envers et contre tout — révolution, privations, bombardements, évacuation — les lettres reçues de sa mère et de sa sœur pendant quarante ans. C’est à elle, et à sa fille aînée Kiska après elle, que la famille doit la survie de sa mémoire écrite.

Nicolas (Saint-Pétersbourg, 1877 – Léningrad, 1957) : le fidèle empêché

« Kola », juriste, préféré de sa mère, aima toute sa vie une seule femme, Maria Grigorievna Meysner, qui en épousa un autre — non sans qu’Olga restât persuadée que le fils de Maria, Georges, était en réalité celui de Nicolas. Resté en Russie après 1917, devenu suspect du seul fait de l’émigration de ses anciens condisciples, il cessa d’écrire à l’étranger — d’abord par honte d’une dette envers sa mère, puis par terreur pure. Assigné à résidence dans la ville fermée de Gorki sous Staline, il ne fut libéré qu’en 1953 et finit ses jours à Léningrad, faisant porter en secret, par son petit-neveu, des lettres à la Maria Grigorievna de sa jeunesse.

Olga (Saint-Pétersbourg, 1880 – Abidjan, 1960) : la féministe de Nice

« Ola », santé fragile et esprit de feu, fut envoyée en 1902 à Nice comme demoiselle de compagnie de la tante Varvara — et s’y émancipa. Mère célibataire par choix assumé (sa fille Stella naquit en 1906, après un premier fils mort en bas âge), militante de l’amour libre et du vote des femmes sous l’influence de l’anarchiste Frédéric Stackelberg, elle jeta en 1915 dans les journaux français son « cri des mères à l’humanité » contre la guerre. En 1938, un mariage blanc avec le peintre retraité Étienne Audoli fit enfin de Stella une citoyenne française. « J’aime la liberté, Kéty, je l’aime en insensée, mais avec raison », écrivait-elle à sa sœur. Elle mourut en 1960 à Abidjan, auprès de sa petite-fille.

Varvara (Tikhvine, 1884 – Nice, 1932) : l’actrice de l’exil

« Varia », la cadette, pianiste et comédienne dans une troupe de Saint-Pétersbourg, épousa en janvier 1913 — enceinte, en cape noire, dans le plus grand secret — Yannek Klaus, Russe d’origine polonaise. Après la mort de leur premier-né Victor, la famille fut déplacée à Irkoutsk, où naquirent Marina (1914) et Valérie (1918). Yannek, officier engagé dans l’armée blanche, mourut du choléra en 1921. Veuve, Varvara traversa la Russie en ruines avec ses deux filles et rejoignit Nice en 1923, munie du passeport Nansen des apatrides. Elle y mourut en 1932, à 48 ans, d’une embolie post-opératoire.

Un cousinage illustre : Nicolas de Staël

La branche restée fidèle au négoce réserve à la famille sa plus étonnante parenté. Les frères de Paul, Vladimir Grigorievitch et Sergueï Grigorievitch — les oncles « Volodia » et « Serioja » des lettres, ceux-là mêmes qui soutinrent la veuve de Paul —, sont respectivement le grand-père et le grand-oncle du peintre Nicolas de Staël.

La fille de Vladimir Grigorievitch, Lioubov Vladimirovna Berednikova (1875–1922) — par ailleurs petite-fille, du côté maternel, du grand libraire-éditeur pétersbourgeois Ivan Ilitch Glazounov —, épousa en secondes noces le baron Vladimir Ivanovitch Staël von Holstein, général et dernier vice-commandant impérial de la forteresse Pierre-et-Paul. De cette union naquit en janvier 1914, à Saint-Pétersbourg, Nicolas de Staël, futur maître de la peinture française d’après-guerre. Orphelin après l’émigration de ses parents en Pologne, où sa mère mourut en 1922, il fut recueilli en Belgique — et les lettres niçoises de 1914 mentionnent d’ailleurs, parmi les nouvelles du front, la mort du « plus jeune fils du baron Stahl ». Ainsi le sang des marchands de bois de Tikhvine coule-t-il aussi dans l’une des plus grandes œuvres picturales du XXe siècle.

Hélène, ou la transmission

Reste Hélène — « Lala », puis « Nelly » —, née en 1902 à Saint-Pétersbourg, fille aînée de Vladimir et d’Anna Bouzova, orpheline de mère à huit ans. Les lettres de la famille la montrent enfant au monastère avec sa grand-mère pour l’office des six semaines après la mort d’Anna, puis adolescente dans les trains de luxe européens — reléguée en deuxième classe avec la gouvernante, au milieu des bagages, quand son père paradait en première —, enfin jeune fille de l’exil niçois, rêvant tout haut de la Russie pendant le Noël de guerre de 1914, tandis que son père offrait le champagne et faisait danser l’hôtel au son de son gramophone.

Elle avait quinze ans quand la révolution effaça le monde où elle était née, vingt ans quand son père mourut ruiné à Nice. D’elle descend notre famille ; par elle, Tikhvine, les forêts d’Orel, le monastère de la Dormition, les bains de Hapsal et l’appartement de Saint-Pétersbourg sont devenus, en français, notre héritage.

« Il faut essayer, s’efforcer, demander, chercher et ne pas se mettre au désespoir », écrivait Nathalie à sa fille dans les heures les plus noires de 1913. On chercherait en vain meilleure devise pour cette famille — et meilleure conclusion pour son histoire.

Sources

Bérednikov, Yakov Ivanovitch — Wikipédia (ru) · « Светочи Тихвинского края » et « Тихвинские домовладельцы 1877-1878 » — pikalevo.47lib.ru / tihviniana.ucoz.org (marchands Berednikov de Tikhvine) · Nicolas de Staël — Wikipedia (en) ; Geni : Lyubov Vladimirovna Baronesse Staël von Holstein (Berednikova, 1875-1922) ; artrz.ru (Staël von Holstein) · Haapsalu — Wikipedia ; Tchaikovsky Research (« Souvenir de Hapsal ») ; framare.ee (histoire de la station balnéaire) · Cathédrale Saint-Nicolas de Nice et colonie russe de la Côte d’Azur — nissactu.fr, visiter-nice.fr, nicepresse.com.

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