La correspondance des Bérednikoff — 4e partie

Préambule

Cette série d’articles propose de faire revivre, à travers les lettres de deux femmes à une troisième, plus de quarante années d’une histoire familiale traversée par les bouleversements du siècle : la correspondance que Nathalie Berednikova et sa fille Olga adressèrent à Catherine Myassoyédoff, née Berednikova, entre 1894 et la fin des années 1930.

Nathalie Berednikova était mon arrière-arrière-grand-mère. Épouse de Paul Grigorievitch Berednikof, elle eut cinq enfants — Vladimir, Olga, Nicolas, Varvara et Catherine — avant de s’éteindre en 1930. Parmi eux, Catherine fut la seule à demeurer en Russie, où elle fonda une famille nombreuse, tandis que le reste de la fratrie prenait, au fil des années et des soubresauts de l’Histoire, le chemin de l’exil. Vladimir, mon arrière-grand-père, veuf dès 1910 et père de deux filles, Hélène et Zika, s’installa à Nice ; il y fut rejoint par sa sœur Olga, puis plus tard par Varvara. Nicolas, lui, n’eut pas de descendance. Ainsi la famille Berednikov se trouva-t-elle coupée en deux, une partie enracinée en Russie soviétique, l’autre reconstruisant sa vie sur la Côte d’Azur — et c’est cette fracture, autant géographique qu’historique, que ces lettres permettent de traverser.

Écrites à travers les dernières décennies de la Russie impériale, la révolution, puis les débuts de l’ère soviétique, ces lettres de Nathalie puis d’Olga à Catherine sont bien plus qu’un témoignage intime : elles racontent, au fil du quotidien et des nouvelles échangées, comment une famille tente de rester unie malgré la distance et la rupture d’un monde. Leur transmission jusqu’à nous doit beaucoup à un double travail : Léo Golovine, dans un premier temps, en assura la transcription en russe, avant qu’Yolande Levine ne les traduise, entre 1995 et 2000, à Mazan, près de Carpentras — un relais patient, à deux mains, qui permet aujourd’hui à leur descendance de redécouvrir ces voix un siècle plus tard.

C’est ce dialogue entre deux mondes séparés, russe et niçois, que cette série se propose de faire entendre, lettre après lettre.

1917-1920 — Les années sans lettres

Entre la dernière lettre de mai 1917 et la première du tome II, il y a un gouffre de trois ans et demi où l’Histoire a tout englouti : Octobre, la guerre civile, la famine, le blocus. Plus une lettre ne passe. Quand le fil se renoue, en novembre 1920 — « écrivez, écrivez si cela est possible, via Berlin » —, le monde d’avant a disparu. La vieille tante Varvara, baronne Stackelberg, est morte à Nice cette année-là, à presque cent ans comme Nathalie l’avait prédit ; avec elle s’éteint le dernier lien avec Frédéric, qu’on croise parfois dans la rue sans le saluer : il a cessé de se teindre les cheveux et « est devenu un vieillard allemand aux cheveux tout à fait blancs ». À Pétrograd devenu ville affamée, Catherine a perdu son mari : Mitrophane Myassoyédoff est mort en 1921, la laissant seule avec ses filles — Ekatérina, Nathalie et la petite Varvara, née en pleine révolution d’Octobre 1917 ; la douce Hélène Myassoyédova, elle, a été emportée par la typhoïde en 1919. En Sibérie, le choléra a tué Ivan Klaus, l’époux de Varvara, engagé dans l’armée blanche.

Et à Nice, dans un appartement de quatre pièces au premier étage, une tribu s’est reconstituée autour de la grand-mère de soixante-treize ans : Olga et Stella ; les deux orphelines de Vladimir, Hélène — mariée à seize ans à Georges, un ancien officier — et Zénaïde ; et bientôt les arrière-petits-enfants, Ariane, Oleg, Boris. « Notre famille se compose de 8 personnes », écrit Nathalie, qui a cédé sa chambre et dort sur le divan de la salle à manger. Elle y dormira dix ans.

1921-1922 — La mort de Vladimir

La nouvelle vie a ses lois, et la première est le travail. Olga donne des leçons, promène des enfants, fabrique des presse-papiers avec des galets ramassés au bord de la mer ; Nathalie lave la vaisselle, reprise les chaussettes et touche quatre-vingt-dix francs par mois d’une œuvre de bienfaisance. Vladimir, ruiné, sorti de l’hôpital après une première opération de l’intestin, peint des portraits au pastel qu’il vend, et déjeune à crédit chez un restaurateur à qui il a laissé en garantie ses actions russes — qui ne valent plus rien. « Nice est tout à fait devenue une ville russe », s’étonne Nathalie : on y croise des princes ruinés et des généraux chauffeurs de taxi, et l’église déborde ; quand le métropolite Euloge vient officier, c’est « somptueux ».

Mais l’hôpital reprend Vladimir, et le 15 juillet 1922, à trois heures de l’après-midi, l’aîné des Bérednikoff meurt à cinquante-deux ans, des suites de son cancer. Le consul, une société de bienfaisance et « quelques personnes riches et bonnes » paient l’enterrement au cimetière russe ; il reste huit cents francs de dette à l’église, remboursables en deux ans. « Pour Volodia, la mort c’est la libération de la souffrance, écrit sa mère, mais pour moi c’est dur et triste et je m’ennuie sans lui. »

1923-1925 — Varvara la réfugiée, et les miracles de Noël

En 1923, après un périple de deux ans depuis Irkoutsk, Varvara débarque enfin à Nice avec ses deux filles, Marina et Valérie, munie du passeport bleu des apatrides. Sa mère l’attendait comme une délivrance : « Chaque matin quand je prépare le café, je pense à toi. » La veuve de trente-neuf ans se jette dans tous les métiers : vendeuse de pain noir « cuit maison » qu’on fait venir de Paris, femme de ménage à six francs la journée, serveuse à « l’Isba », brodeuse de bonnets à vingt-cinq francs pièce pour l’exportation américaine, garde-malade d’une hypocondriaque qui lui paie sa chambre. Ses filles, toujours souffrantes, passent de l’école communale à l’hôpital — appendicite de Valérie, migraines, sinusites — et Nathalie note avec sa lucidité tranquille : « Varia comme toujours est mécontente de quelque chose. »

En 1924, on liquide le dernier morceau du monde d’avant : la maison de Hapsal est vendue quinze mille francs — une misère —, dont trois mille sont réservés à Catherine et deux mille à Varvara ; suivront des années de comptes byzantins avec l’intermédiaire Landézen, ses hypothèques et ses décomptes « malhonnêtes », que Nathalie menacera un jour, superbe, de dénoncer « au président de l’Estonie ».

Et pourtant, dans cette pauvreté, des grâces tombent du ciel — littéralement, croit Nathalie. Le jour de Noël 1924, un Américain inconnu sonne à la porte avec un sac de jouets, de bougies et de décorations, accompagné d’une Anglaise portant « un grand plat avec une énorme dinde rôtie » ; quand on demande qui remercier, il répond : « C’est du ciel, le petit Jésus vous l’envoie. » Nathalie, elle, attribue le miracle à saint Séraphin de Sarov. Plus durable encore : une bienfaitrice américaine invisible, Mme Foster — « mon Américaine », « notre fée » —, qui sans les connaître leur envoie cent francs chaque premier du mois, des caisses de vêtements, des robes de soie. Et il y a la famille du coiffeur Stanislas, jadis établi 7e ligne de Vassilievski Ostrov, qui lave et frise gratuitement toute la maisonnée en souvenir du docteur Bérednikoff. Parmi les amies qui apportent des fleurs aux anniversaires, une certaine Alexandra Lénina — de cette famille Lénine dont les papiers d’un fils mort servirent jadis à un certain Vladimir Oulianov, et petite-fille, elle, de Dostoïevski.

L’ombre au tableau reste la Russie. De Nicolas, plus une ligne : le juge de paix aux camarades émigrés est devenu suspect, relégué quelque part « dans l’Oural ». Et Olga d’organiser avec Catherine un pieux mensonge permanent : « Quelle que soit la vérité sur Kola, nous n’avons pas besoin de la savoir. Seulement pour la santé de Maman, écris qu’il se porte bien, qu’il est gai, qu’il reviendra bientôt. » Dans les lettres, on ne le nomme plus que « Zouzia », au féminin parfois, pour tromper la censure qui découpe aux ciseaux des paragraphes entiers.

1926-1927 — La grande floppée au travail

Au milieu de la décennie, la maisonnée trouve son régime de croisière, et les lettres d’Olga en donnent l’emploi du temps héroï-comique : levée à six heures et demie, la bouilloire, le café moulu, le lait, le pain, le journal où l’on cherche des places pour tout le monde ; Stella qui court à ses leçons de français — jusqu’à sept par jour, 733 francs dans le bon mois de mars — ; Zénaïde qui peint des décors de villas et des boîtes en bois d’olivier ; Hélène, découvrant à vingt-cinq ans une vocation de danseuse classique, qui passe des cours de Mme Nivelskaya au corps de ballet du Casino, tourne dans des films américains à cinquante francs la séance, et finira dans le deuxième quadrille de l’Opéra de Nice à neuf cents francs par mois. Le soir, les jeunes filles font la queue deux heures pour une place à un franc cinquante au « Paradis » de l’opéra — elles en verront seize en une saison. Georges, lui, ne fait rien, méprise tout le monde et répond, quand on ose parler d’argent pour ses enfants : « Je ne peux quand même pas voler pour vous ! »

Le vieux Frédéric Stackelberg, soixante-quinze ans, réapparaît par intermittence — appauvri, sans montre ni bague, chassé de la société des communistes locaux « parce qu’il critique tout et tout le monde », mais toujours beau parleur : le soir de son anniversaire, il reste jusqu’à minuit, « très gai, il a parlé de manière intéressante ». Entre deux chicanes d’hypothèques, la paix des vieux jours s’installe presque.

De Russie arrive une joie : en janvier 1927, Nicolas Myassoyédoff — le petit garçon rachitique des lettres de 1910 — épouse Olga Kozlova, petite-fille du grand explorateur Semenoff-Tian-Chanski. Nathalie, qui ne peut envoyer ni télégramme ni fleurs d’oranger, exige tous les détails : la robe, l’église, les invités. Et un rêve s’installe, qui reviendra dans chaque lettre jusqu’à la fin : faire venir Catherine à Nice. On calcule les visas, les emprunts — « Lida 50, Sonia 50, Dinka 25… » —, on promet un lit dans la salle à manger ; Olga, lucide, presse : « Maman a 80 ans, et il faut se presser pour la revoir. » Le voyage ne se fera jamais.

1928-1929 — Le départ de Georges et les conférences de Stella

Le 31 mars 1928, un événement libère la maison : Georges s’en va, sans dire où — « peut-être en Amérique, et si je m’enrichis je t’enverrai de l’argent ». Personne ne le pleure. Neuf mois plus tard, il réclame le divorce, prend les torts à sa charge et laisse les enfants : « Olga est ravie… Nelly est très contente d’avoir maintenant sa pleine liberté, sinon elle était écrasée pendant dix ans. » La danseuse s’envole : engagements à Vittel, à Royan, à Cabourg ; sa nièce Marina, quatorze ans, danse déjà pour quarante francs par jour à la Jetée-Promenade — « chez nous, constate Olga, c’est positivement plus avantageux et agréable d’être artiste que quelque chose d’autre ».

Et Stella devient quelqu’un. La petite fille née dans le secret en 1906 organise des soirées littéraires dans l’appartement — treize jeunes gens, une conférence sur Balzac, des débats jusqu’à minuit sur « peut-on faire de sa vie un chef-d’œuvre ? » — puis conquiert les sociétés savantes de Nice : soixante-dix personnes l’applaudissent au Lycéum pour son « Romantisme russe », on la redemande sur Pouchkine, Lermontov, Tourgueniev, sur la danse, sur les fleurs — Hélène et Marina dansant en costumes les fleurs dont elle parle. Nathalie, qui garde les petits pendant ce temps, rayonne par procuration. L’hiver 1929 est si froid qu’il neige sur Nice — « c’était tout à fait la Russie, on a fait un bonhomme de neige » — et la grand-mère de quatre-vingt-deux ans écrit à Catherine cette phrase qui dit tout de sa fin de vie : « Ne t’inquiète pas au sujet de ma santé… le docteur a dit que je pouvais encore vivre 20 ans. » Puis, à propos de Nicolas, toujours muet : « Il regrettera ensuite, mais ce sera tard. »

1930 — Stella amoureuse, et la dernière lettre

L’année 1930 s’ouvre sur un roman d’amour. Depuis Paris, un poète et éditeur russe de trente-six ans, Benjamin Lévine, écrit chaque jour à Stella et couvre Olga de lettres lyriques — il rêve d’une villa au bord de la « mer bleue » bâtie en commun, d’une maison d’édition, d’une école de danse, et demande en secret les tailles de toute la famille pour les habiller de son premier salaire. Le 22 janvier, Stella, vingt-trois ans, prend seule le train de Paris avec cinq bagages, une machine à écrire offerte par une amie et le manteau de fourrure d’Hélène. Ses lettres écrites dans le wagon sont peut-être les plus belles du recueil : « Je me sens l’héroïne d’un roman qui est ma vie… je suis dans le train filant vers mon inconnu. » À l’arrivée, gare de Lyon, « ils sont deux fous tous seuls à s’embrasser sur la banquette du compartiment, tandis que par la portière regardent et rient des porteurs ».

En mai, la grande nouvelle : Stella est enceinte. Nathalie exulte — un arrière-petit-enfant de plus — mais ses propres lettres se font tremblées : la sclérose la voûte, les hémorragies l’épuisent, elle ne sort plus. Sa dernière sortie sera pour la messe du Samedi saint, où Varvara parlemente pour qu’on la fasse communier la première, « toute la foule s’est écartée » ; elle rentre en automobile, et décline. Le 25 juin, dernier bonheur : Stella et Benjamin arrivent de Paris, sans un sou mais rayonnants. « Hourra ! Hourra !… bien sûr, j’ai pleuré de joie en les voyant », écrit-elle le 26. C’est sa dernière lettre.

Une semaine plus tard, la grippe se jette sur le vieux corps épuisé. Olga ne se déshabille plus, tient sa mère « par la main, et parfois dans mes bras » ; Benjamin veille la nuit ; le prêtre apporte l’extrême-onction ; Varvara accourt d’Aix-les-Bains le matin du 3 juillet — « Je t’attendais, je t’attendais », lui dit sa mère. À genoux près du lit, Varvara lui lit l’acathiste de la Joie Inattendue, son préféré ; elle n’aura pas le temps de le finir. Nathalie Evgrafovna Bérednikova s’éteint le 3 juillet 1930 à neuf heures et demie du soir, à quatre-vingt-trois ans, consciente presque jusqu’au bout. Quelques jours plus tôt, voyant pleurer Olga, elle avait dit en souriant : « Pourquoi pleures-tu ? Je ne crains rien, j’ai été tellement heureuse toute ma vie, toujours entourée par la famille ! J’ai bien vécu ! »

Le télégramme part pour Leningrad, brutal comme l’époque : « MAMAN DÉCÉDÉE COURAGE ». On l’enterre le 5 juillet à huit heures du matin, au cimetière français — la terre y est gratuite, pour cinq ans ; le cimetière russe est trop cher. Une relation fabrique la croix, Zénaïde la peint. Sous son oreiller, on trouve son livre de dépenses, où elle avait griffonné au crayon, deux jours avant de mourir, son testament de pauvre : « Je vous demande de vivre dans l’amitié et l’amour. Protégez Ola, c’est un être extraordinaire. Sans elle vous péririez… Nelly, fais communier les enfants plus souvent… Marina, protège ta mère. Benjamin, n’abandonne jamais Stella. La boîte à secrets est pour Kola… » Le crayon s’était cassé là. « Après j’écrirai encore », avait-elle dit. Elle n’a pas pu.

Épilogue — « On était une grande floppée »

La vie, comme l’écrit Varvara, « n’attend pas, elle court plus loin et il faut vivre ». Olga, orpheline à cinquante ans de la mère qu’elle n’avait pas quittée depuis dix-sept ans — « je lui racontais tout, je lui exprimais chaque pensée, et voici qu’elle n’est plus » —, reprend la plume la semaine même, et c’est elle désormais qui écrira à Catherine, chaque semaine, prenant le relais comme sa mère l’avait prédit. Elle met de côté pour sa sœur les robes de la morte, confesse déjà ses premières déceptions sur Benjamin — « il est poète, écrivain, éditeur, et il ne veut pas de travail fatigant » —, et prépare la chambre pour l’enfant de Stella qui doit naître à la fin de l’année.

Et le tome s’achève sur un pied de nez au malheur : pour la Sainte-Catherine de novembre 1930, toute la maisonnée compose ensemble, en français cette fois, une chanson sur l’air d’une revue où dansait Hélène, et l’envoie à Leningrad :

On était une grande floppée,
Boudiou quelle caravane !
Il y avait Olga, Ariane,
Stella, Zika, Oleg et Baba…

« Baba » — la grand-mère — y figure encore, comme si la chanson refusait de la compter parmi les morts. La correspondance, elle, continuera : d’Olga à Catherine, de Nice à Leningrad, à travers un autre exil, une autre guerre et un autre siège, jusqu’à la mort de Catherine en 1956 — quarante ans de lettres nées d’un été à Hapsal, en 1894, quand une mère écrivait à sa fille : « Je commencerai à compter les mois. »



Les prénoms officiels ont été substitués aux diminutifs : Olga (Ola, Jouja), Hélène (Nelly), Zénaïde (Zika), Varvara (Varia), Catherine (Katia), Ekatérina (Kiska), Nathalie fille (Tatotchka), Valérie (Léra), Nicolas (Kola, « Zouzia »), Frédéric (Fouffa)

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