Orenbourg, la ville-frontière et l’école des Cadets

La ligne Orenbourg-Tachkent : la Russie d’Europe rejoint le Turkestan

Avant 1906, rallier le Turkestan russe depuis le cœur de l’Empire relevait de l’expédition. La seule liaison ferroviaire existante, la ligne Orenbourg-Samara, ouverte dès 1877 sur 508 verstes (541 km), raccordait Orenbourg au réseau russe, mais au-delà, vers Tachkent, il fallait encore compter sur les caravanes : dans les années 1870, la traversée entre Orenbourg et Tachkent prenait encore 90 à 100 jours. La ligne transcaspienne, construite depuis l’ouest à partir de 1880, permettait bien de gagner Tachkent en passant par la mer Caspienne et Askhabad, mais ce contournement méridional rallongeait considérablement le trajet pour qui venait de Russie centrale.

Le projet d’une voie directe reliant Orenbourg à Tachkent à travers les steppes kazakhes prend corps à la fin du XIXe siècle. Les travaux commencent à l’automne 1900, menés simultanément depuis les deux extrémités de la ligne. Après plusieurs années de chantier dans des conditions climatiques extrêmes — chaleurs accablantes l’été, gel et tempêtes de neige l’hiver, rareté de l’eau sur de longs tronçons —, la jonction des deux chantiers s’effectue et la circulation régulière s’ouvre le 1er juillet 1905, l’inauguration officielle de la ligne Orenbourg-Tachkent intervenant en janvier 1906. L’ouvrage est considérable : 1 734 verstes (environ 1 850 km) de voie, 78 gares et 104 voies de croisement, construits à travers les steppes d’Aktioubinsk, les rives de la mer d’Aral et les oasis du Syr-Daria.

Le tracé suit une géographie précise, égrenant des haltes devenues, pour plusieurs d’entre elles, des villes à part entière : Ak-Boulak, Aktioubinsk, Kandagatch, Tchelkar, puis la traversée des abords de la mer d’Aral, Kazalinsk, Perovsk (aujourd’hui Kyzylorda), la ville historique de Turkestan avec son mausolée de Khodja Ahmed Yasavi visible depuis les wagons, Arys — nœud où bifurque la ligne transcaspienne — et enfin Tachkent. Les récits de voyageurs de l’époque décrivent des gares dotées de buffets, parfois d’écoles et de petits marchés où les habitants des steppes venaient vendre koumys, tapis et bétail aux voyageurs pendant les arrêts. Le trajet complet, qui prenait plusieurs jours (l’équivalent moderne, à titre de comparaison, se situe aujourd’hui entre 38 et 86 heures selon les trains), représentait néanmoins une révolution : ce qui exigeait trois mois de caravane se faisait désormais en moins d’une semaine. Peu après son achèvement, la ligne fut administrativement regroupée avec le réseau transcaspien sous le nom de « chemin de fer d’Asie centrale » (Среднеазиатская железная дорога), puis, la portion Kinel-Tachkent (2 090 verstes) fut exploitée sous la dénomination de « chemin de fer de Tachkent », dont le siège de direction se trouvait précisément à Orenbourg — signe de l’importance que cette ville avait acquise comme verrou entre Europe et Asie.

Orenbourg, porte de l’Asie et carrefour impérial

Fondée en 1743 comme forteresse frontière face aux steppes kazakhes, Orenbourg avait, dès le XVIIIe siècle, vocation à surveiller et à commercer avec les steppes voisines. Mais c’est avec la conquête du Turkestan dans les années 1860-1870 que la ville acquiert son rôle de charnière impériale entre la Russie « historique » et les nouvelles possessions d’Asie centrale. Siège du gouvernorat général d’Orenbourg jusqu’en 1881, ville de garnison et de caravansérails, elle concentrait déjà tout le commerce terrestre entre la Russie et le Turkestan avant même l’arrivée du rail. L’ouverture de la ligne vers Samara en 1877 avait fait d’elle le point de bascule obligé entre les deux mondes ; la formule consacrée par la presse de l’époque, reprise de la volonté prêtée à Pierre le Grand d’« ouvrir les portes de l’Asie », désignait précisément Orenbourg comme ce seuil. Avec l’achèvement de la ligne vers Tachkent en 1906, elle devint le point de passage obligé de tout voyageur, fonctionnaire, militaire ou marchandise circulant entre le Turkestan et la Russie d’Europe — rôle que confirma d’ailleurs le choix d’y installer la direction du chemin de fer de Tachkent.

Pour un haut fonctionnaire de Tachkent souhaitant rallier Moscou ou Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle, l’itinéraire passait donc immanquablement par Orenbourg. Le voyageur empruntait d’abord la ligne Tachkent-Orenbourg (les quelque 1 850 km décrits plus haut), rejoignait ensuite le réseau de Russie d’Europe à Samara via la ligne Orenbourg-Samara ouverte en 1877, puis poursuivait vers Moscou par les lignes Samara-Zlatoust et Riazan-Ouralsk (ou selon les époques, par Kouibychev/Samara vers Moscou via le réseau Moscou-Kazan), pour enfin, depuis Moscou, rallier Saint-Pétersbourg par la prestigieuse ligne Nicolas, ouverte dès 1851 et desservie par des express reliant les deux capitales en une nuit. Au total, le trajet Tachkent-Saint-Pétersbourg, qui représentait auparavant plusieurs mois de caravane et de tarantass, se faisait ainsi désormais, pour l’essentiel, en train, en l’espace d’une à deux semaines selon les correspondances — une transformation qui explique pourquoi tant de familles de fonctionnaires turkestanais purent désormais envisager d’envoyer leurs enfants étudier loin de Tachkent, tout en conservant des liens réguliers avec la métropole.

Pourquoi Orenbourg pour les enfants des fonctionnaires de Tachkent : deux corps de cadets, une vocation commune

Au moment même où se profilait cette intégration ferroviaire, l’institution militaire avait déjà anticipé le besoin : dès 1887, un an avant même que le chantier de la voie directe ne soit envisagé, le ministère de la Guerre créait à Orenbourg un second établissement, distinct du vénérable Corps des cadets Neplioujevski d’Orenbourg (fondé en 1825, rebaptisé « 1er corps des cadets d’Orenbourg » à cette occasion). Ce nouvel établissement, le 2e Corps des cadets d’Orenbourg, institué par ordre du ministère de la Guerre du 13 juin 1887, avait une vocation explicitement régionale : il fut « créé principalement pour l’éducation et l’instruction des fils d’officiers et de fonctionnaires de divers rangs en service dans le Turkestan et la région transcaspienne ». La statistique de sa composition ne laisse aucun doute sur cette destination : en 1893-1894, sur 314 élèves, 112 venaient de Tachkent, 37 d’Achkhabad, 21 de Samarcande, 11 de Marguilan, et quelques-uns d’Och, de Kokand, de Khodjent, de Djizak ou de Kata-Kourgan. Les familles des régions plus proches d’Orenbourg (gouvernements d’Orenbourg, de Samara, d’Oufa) n’y occupaient qu’une place secondaire, avec 36 élèves seulement ; quant aux enfants venus de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, ils faisaient figure d’exception.

Ce corps répondait à un besoin très concret : dans les confins turkestanais et transcaspiens, encore largement dépourvus d’établissements secondaires russes, les officiers et fonctionnaires n’avaient nulle part où préparer leurs fils à l’entrée en 1re classe d’un cadet corps. C’est pourquoi le 2e Corps d’Orenbourg se distingue par une innovation propre : l’ouverture d’une classe préparatoire au sein même du corps, destinée à accueillir des enfants de 9-10 ans venus de régions dépourvues de toute possibilité de préparation scolaire — les familles les acheminaient à leurs frais jusqu’au point de rassemblement désigné, où les enfants subissaient un examen médical et une épreuve de lecture et de prières avant d’être admis. Les historiens du corps notent d’ailleurs que l’homogénéité d’origine des cadets — tous ou presque enfants des confins d’Asie centrale récemment conquis, nourris des récits guerriers de leurs pères et parents ayant participé à la conquête — donnait à l’établissement un esprit particulier, un attachement prononcé aux choses militaires et une identité collective bien distincte du 1er corps « Neplioujevski », plus classique et de recrutement régional plus large (noblesse d’Orenbourg et des provinces voisines).

À ce dispositif s’ajoute, à partir de 1900, une évolution majeure : l’ouverture à Tachkent même, le 1er septembre 1900, d’une école préparatoire du 2e Corps des cadets d’Orenbourg, installée d’abord provisoirement dans les locaux de l’administration du génie militaire, puis, à partir de septembre 1901, dans un bâtiment neuf construit au-delà de la rivière Salar. Cette école, dont les élèves ayant achevé le cursus étaient transférés sans examen en 3e classe du 2e corps d’Orenbourg, entretenait avec l’institution-mère des liens quasi filiaux, symbolisés par l’échange de télégrammes fraternels lors de son inauguration (« le petit frère salue le grand frère ») et par l’envoi, depuis Orenbourg, d’une icône de la Protection de la Mère de Dieu bénissant la nouvelle école. Le 4 décembre 1901, une décision impériale autorise la transformation de cette école préparatoire tachkentaise en corps de cadets à part entière ; la transformation effective intervient le 1er août 1904, et le nouvel établissement reçoit le 5 octobre 1904 le nom de Corps des cadets de l’Héritier du Trésarévitch de Tachkent (Ташкентский Наследника Цесаревича кадетский корпус). Ses bâtiments, achevés en 1905 pour un coût d’environ un million de roubles, en firent le plus vaste établissement scolaire du Turkestan, pouvant accueillir 300 élèves internes.

On comprend donc, à la lumière de cette chronologie, pourquoi « l’École des Cadets d’Orenbourg » occupe une telle place dans la mémoire des familles de fonctionnaires tachkentais de la fin du XIXe siècle : pendant plus de dix ans — de 1887, date de fondation du 2e corps, à 1900-1904, dates de l’ouverture puis de l’autonomisation de l’école tachkentaise —, Orenbourg fut le seul débouché scolaire militaire propre aux enfants du Turkestan. Même après la création du corps de Tachkent, nombre de familles continuèrent d’envoyer leurs fils directement à Orenbourg, notamment pour les classes supérieures, ou lorsque l’établissement tachkentais, plus récent et de capacité limitée, ne pouvait les accueillir. Les deux institutions, en outre, restèrent étroitement liées dans l’esprit des contemporains : le corps tachkentais n’était, à l’origine, qu’une émanation du corps d’Orenbourg, et les deux partageaient un même vivier de recrutement, une même mission — préparer les fils des serviteurs de l’Empire dans les confins d’Asie centrale à devenir à leur tour officiers ou administrateurs.

Le programme et le cursus des cadets d’Orenbourg

L’enseignement dispensé dans les corps de cadets suivait le programme uniforme élaboré par la Direction générale des établissements militaires d’enseignement, qui régissait l’ensemble des corps de cadets de l’Empire — celui d’Orenbourg ne dérogeait pas à ce cadre national, hérité pour l’essentiel des réformes du ministre Milioutine des années 1860. La classe préparatoire, propre au 2e Corps d’Orenbourg, comptait 22 leçons hebdomadaires ainsi réparties : 4 heures de loi de Dieu (catéchisme orthodoxe), 6 heures de langue russe, 6 heures d’arithmétique et 6 heures de calligraphie — l’objectif étant d’amener en un an des enfants tout juste sachant lire et écrire au niveau requis pour intégrer la 1re classe du corps proprement dit.

Une fois admis dans le cursus général, les cadets suivaient un programme organisé autour de plusieurs pôles. L’instruction générale plaçait au premier rang la langue maternelle (russe), puis les langues vivantes — français et allemand, enseignés dès les premières classes selon la « méthode naturelle », c’est-à-dire sans recours à la traduction, par des locuteurs natifs recrutés à cet effet, de sorte que les enfants entendent d’emblée une prononciation correcte —, les mathématiques, les sciences naturelles, l’histoire, la géographie, le droit (rudiments de législation), le travail manuel et les arts d’agrément. À ces disciplines s’ajoutait, bien entendu, l’instruction militaire élémentaire : maniement de la position réglementaire, les demi-tours, le dédoublement des rangs, la marche au pas et les évolutions simples, à raison d’environ 40 minutes par jour, ainsi que la gymnastique quotidienne (25 à 30 minutes), complétée le soir par la « gymnastique américaine » à base d’élastiques.

La journée type suivait un rythme pensé pour alterner effort intellectuel et physique : les premières heures, jugées les plus propices à la concentration, étaient consacrées aux matières exigeant le plus de rigueur (arithmétique, russe) ; venaient ensuite l’exercice, la gymnastique et les jeux ; puis, après un second déjeuner et une longue récréation de deux heures, deux heures de matières plus légères (loi de Dieu, calligraphie) ; l’après-midi était réservé au travail manuel, au chant et à la musique ; la soirée à la préparation des leçons et à un nouveau temps de gymnastique, avant le thé, la prière et le coucher, fixé à 21 heures. Les salles de classe étaient aérées sept à huit fois par jour, et une attention sanitaire particulière — bains quotidiens, changes de linge bihebdomadaires — était portée aux enfants venus des garnisons d’Asie centrale, souvent affaiblis par le paludisme contracté à Termez, Merv ou Achkhabad avant leur arrivée.

La vie extrascolaire tenait une place considérable dans la pédagogie de ces établissements. Le chant était obligatoire pour tous les cadets, la musique (violon, alto, piano) réservée à ceux ayant l’oreille mais pas nécessairement la voix ; le corps d’Orenbourg comptait, au début des années 1890, quatre orchestres (deux à cordes, deux à vents) ayant à leur répertoire une cinquantaine de morceaux, tandis que la chorale liturgique interprétait les œuvres de Bortnianski, Lvov ou Lomakine. La danse — polonaise, menuet, danse russe, polka, quadrille, mazurka, et pour les plus doués les danses tsigane et zaporogue — était enseignée toute l’année, moins pour la virtuosité que pour donner aux futurs officiers un maintien mondain. Le travail manuel occupait également une place de choix : reliure et cartonnage dès les petites classes, menuiserie dans les grandes ; les cadets confectionnaient eux-mêmes brosses, arrosoirs, pantoufles, reliaient leurs manuels usés, entretenaient un jardin et un potager, élevaient des vers à soie et herborisaient — autant d’activités destinées à développer l’habileté manuelle autant que l’observation naturaliste. Les loisirs comprenaient les jeux traditionnels (lapta, gorodki, jeux de piste), le patinage et le ski l’hiver, et, déjà, la pratique naissante du football « joué avec un souci sérieux du résultat ». Chaque été, les cadets partaient en camp, où les grandes classes travaillaient jusqu’à quatre heures par jour (fortifications de jeu, exercices), les petites deux heures au plus, le reste du temps étant consacré à la lecture, aux jeux et au grand air.

La discipline, enfin, se voulait délibérément éloignée du modèle caserne : les responsables du corps de Tachkent revendiquaient une pédagogie fondée sur la confiance mutuelle entre maîtres et élèves plutôt que sur la contrainte, bannissant les punitions touchant à l’alimentation ou à la santé, et privilégiant comme sanction principale la réprobation morale — une simple mention, au tableau du surveillant, du manquement commis, ressentie par les enfants comme la pire des humiliations. L’esprit de corps, le sens de l’honneur, l’entraide et le culte des traditions militaires constituaient les piliers explicites de cette éducation, dont l’objectif ultime restait, comme le rappelait le prêtre du régiment lors de l’inauguration de l’école tachkentaise, de former « de fidèles serviteurs du monarque, de vaillants défenseurs de la Patrie et de dignes fils de leurs glorieux pères turkestanais ».

En guise de conclusion

Le chemin de fer d’Orenbourg à Tachkent, achevé en 1906, et le double dispositif scolaire militaire d’Orenbourg puis de Tachkent, mis en place entre 1887 et 1904, dessinent ensemble le portrait d’un Turkestan russe en voie d’intégration accélérée à l’Empire au tournant du siècle : un rail qui abolit les mois de caravane, une ville-frontière, Orenbourg, devenue le sas obligé entre Europe et Asie, et des institutions scolaires spécifiquement pensées pour que les fils des officiers et fonctionnaires russes du Turkestan — parmi lesquels a dû figurer le fils d’Ivan Ivanovitch Geyer, Grigori (né en 1893) qui suivit ce chemin commun aux enfants de sa génération et de son milieu, pour recevoir, sans quitter le giron impérial, une éducation identique à celle offerte partout ailleurs dans l’Empire.

Sources :

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