Le mouvement Narodnaïa Volia
Préambule
Ce document est d’abord une histoire de famille. Mon arrière-grand-père, Ivan Ivanovitch Geyer (1860-1907), fut accusé et jugé pour avoir participé aux activités de Narodnaïa Volia — et notamment, selon la mémoire familiale, pour avoir contribué à la fabrication de bombes destinées au mouvement. Il comparut lors du procès des 21 (en russe « Protsess dvadtsati odnogo »), qui se tint devant le tribunal militaire du district de Saint-Pétersbourg du 26 mai au 5 juin 1887 (calendrier julien). Ce procès, dit aussi « procès Lopatine » du nom de son principal accusé, fut le dernier grand procès des révolutionnaires populistes russes : il scella judiciairement la fin de Narodnaïa Volia.
Les sources historiques confirment sa présence parmi les vingt et un accusés. La Grande Encyclopédie historique soviétique (notice de l’historien N. A. Troïtski) recense « Geyer I. I. (1860-1907) » parmi les condamnés : d’abord frappé, comme quatorze de ses coaccusés, d’une condamnation à mort, il vit sa peine commuée en quatre années de travaux forcés (katorga). Les accusés du procès étaient poursuivis pour avoir tenté de reconstituer le parti après les démantèlements de 1881-1884, pour la détention et la fabrication d’explosifs dans des ateliers clandestins, et, pour deux d’entre eux, pour l’exécution du chef de la police politique Soudeïkine.
L’historiographie soviétique, qui érigea les narodovoltsy en martyrs exemplaires, jugea sévèrement les accusés qui, comme Ivan Geyer et Piotr Elko, acceptèrent de déposer devant les enquêteurs — attitude qui explique sans doute la relative clémence de leur peine. Il faut se garder de tout anachronisme : Ivan Geyer avait vingt-six ans, faisait face à la potence dans les geôles de la forteresse Pierre-et-Paul, au terme d’une instruction menée par une police rompue à la manipulation et à la provocation. Beaucoup de vies furent brisées par bien moins que cela.
La suite de sa vie force d’ailleurs le respect. Après sa peine, exilé en Asie centrale, Ivan Ivanovitch Geyer se réinventa entièrement : établi à Tachkent, il devint à partir de 1891 secrétaire du comité statistique de la province du Syr-Daria, puis l’un des meilleurs connaisseurs du Turkestan russe. Ethnographe et statisticien, il publia des études pionnières sur les populations musulmanes d’Asie centrale, dirigea le journal Rousski Turkestan (1898-1907) et laissa un ouvrage de référence, Ves Rousski Turkestan (« Tout le Turkestan russe », Tachkent, 1908, paru peu après sa mort). Du jeune conjuré de Saint-Pétersbourg au savant de Tachkent, sa trajectoire épouse celle de toute une génération : celle des enfants de l’intelligentsia russe happés par le rêve révolutionnaire des années 1880, broyés par la répression, et qui survécurent en mettant leur énergie au service de la connaissance.
C’est pour comprendre le monde dans lequel il s’engagea — ses idéaux, ses violences, ses procès et son héritage — que l’article qui suit retrace l’histoire complète du mouvement Narodnaïa Volia, de ses origines populistes à son agonie dans les années 1880, jusqu’à son empreinte sur les révolutions de 1905 et de 1917.
Introduction
Narodnaïa Volia — « La Volonté du Peuple » — est la première organisation révolutionnaire de l’histoire moderne à avoir fait de la terreur politique systématique un instrument central de sa stratégie. Née en 1879 de la scission du mouvement populiste russe, forte de quelques centaines de militants actifs et de quelques milliers de sympathisants, elle parvint en dix-huit mois à peine à réaliser l’impensable : l’exécution du tsar Alexandre II, le 1er mars 1881 (13 mars du calendrier grégorien), au cœur de sa capitale. Mais ce triomphe tactique fut une défaite stratégique. Loin de déclencher le soulèvement espéré, le régicide provoqua un raidissement autocratique sans précédent, la création d’une police politique moderne — l’Okhrana — et une décennie de traque qui anéantit l’organisation. L’histoire de Narodnaïa Volia après 1881 est celle d’une longue agonie, ponctuée de procès retentissants — procès des 20 (1882), des 17 (1883), des 14 (1884), du 1er mars 1887, et enfin procès des 21 (1887) — et de trahisons spectaculaires. C’est cette fin de partie, souvent éclipsée par l’éclat du régicide, qui constitue le cœur du présent article.
Aux origines : du populisme agraire à la fracture de 1879
L’ébranlement des réformes et la naissance de l’intelligentsia radicale
À la mort de Nicolas Ier en 1855, dans le contexte de la défaite de Crimée, son fils Alexandre II engage la Russie dans l’ère des « grandes réformes » : abolition du servage (1861), création des assemblées locales (zemstvos, 1864), réforme judiciaire instaurant jurys et avocats (1864), réforme militaire. Mais l’émancipation déçoit profondément : les paysans, « libérés » sans terre suffisante et écrasés par les paiements de rachat, restent misérables. Dans ce climat, une intelligentsia critique se forme, nourrie des écrits d’Alexandre Herzen, qui popularise depuis Londres l’idée d’un « socialisme russe » fondé sur la commune villageoise (obchtchina), et de Nikolaï Tchernychevski, dont le roman Que faire ? (1863) devient le bréviaire de deux générations de révolutionnaires.
Ce courant, le populisme (narodnitchestvo), repose sur une conviction : la Russie peut passer directement au socialisme sans traverser le capitalisme, en s’appuyant sur les institutions communautaires paysannes. En 1874, des milliers d’étudiants « vont au peuple » pour instruire et éveiller les campagnes. C’est un échec complet : les paysans, méfiants, livrent souvent les propagandistes à la police. Les grands procès qui suivent — procès des 50, puis procès des 193 (1877-1878) — révèlent l’ampleur de la répression, mais aussi ses limites : les acquittements en cascade et la tribune offerte aux accusés transforment les procès en machines à radicaliser.
Zemlia i Volia et la spirale de la violence
En 1876 naît à Saint-Pétersbourg la société secrète Zemlia i Volia (« Terre et Liberté »), première organisation révolutionnaire russe véritablement structurée, dotée d’un noyau clandestin, de faux papiers, d’imprimeries secrètes et d’un service de contre-surveillance animé par Alexandre Mikhaïlov. L’organisation privilégie d’abord l’implantation durable dans les campagnes. Mais l’engrenage de la violence s’enclenche : en janvier 1878, Véra Zassoulitch tire sur le général Trepov, qui avait fait fouetter un prisonnier politique — son acquittement triomphal par un jury galvanise les radicaux ; en août 1878, Kravtchinski poignarde le chef des gendarmes Mezentsov ; en avril 1879, Alexandre Soloviev tire cinq fois sur le tsar et le manque.
La scission de 1879 : Tcherny Peredel contre Narodnaïa Volia
La question du terrorisme fracture Zemlia i Volia. En juin 1879, les partisans de la lutte politique et de la terreur se réunissent secrètement à Lipetsk — autour de Jeliabov, Mikhaïlov, Morozov, Tikhomirov, Frolenko — juste avant le congrès général de Voronej. Le compromis ne tient pas l’été : en août 1879, l’organisation se scinde. Les « ruralistes », menés par Gueorgui Plekhanov, fondent Tcherny Peredel (« Partage Noir »), fidèle à la propagande pacifique ; laminée par les arrestations de 1880-1881, cette branche s’exilera en Suisse où Plekhanov, Zassoulitch et Axelrod fonderont en 1883 le premier groupe marxiste russe, « Libération du Travail » — matrice lointaine de la social-démocratie russe et donc du bolchevisme. Les « politiques », eux, fondent Narodnaïa Volia et héritent de l’essentiel de l’appareil clandestin. Le 26 août 1879, leur Comité exécutif prononce solennellement la « condamnation à mort » d’Alexandre II.
Programme, structure et hommes de Narodnaïa Volia
Contrairement à une légende tenace, Narodnaïa Volia ne se réduisait pas au terrorisme. Son programme, publié dans son journal clandestin éponyme, réclamait la convocation d’une Assemblée constituante élue au suffrage universel, les libertés de parole, de presse, de réunion et d’association, la remise de la terre au peuple et l’autonomie des communes. Le terrorisme y était conçu comme un instrument : désorganiser l’État, punir les fonctionnaires les plus odieux, protéger le mouvement contre les traîtres et, surtout, arracher par la peur les concessions politiques qu’aucune propagande n’obtenait. Des théoriciens comme Nikolaï Morozov allèrent plus loin, faisant de la terreur un mode de lutte permanent et « économique » en vies humaines comparé aux insurrections de masse.
L’organisation était rigoureusement centralisée — trait qui la distinguait de tout ce qui l’avait précédée et qui inspirera durablement la tradition révolutionnaire russe. Au sommet, le Comité exécutif, composé d’une vingtaine de membres professionnels de la révolution, vivant dans la clandestinité totale, prenait des décisions sans appel. Autour de lui gravitaient des sections spécialisées : section militaire (qui recruta des dizaines d’officiers, dont le lieutenant de marine Soukhanov), section ouvrière, section étudiante, imprimeries clandestines, et la fameuse section de combat chargée de préparer les attentats, avec ses « techniciens » — chimistes et artificiers comme Kibaltchitch et Issaïev — et ses ateliers de dynamite. Cette architecture conspirative, servie par le génie organisationnel d’Alexandre Mikhaïlov, permit à quelques dizaines de personnes de tenir tête pendant des années à tout l’appareil policier de l’Empire.
La « chasse au tsar » et le 1er mars 1881
D’août 1879 à mars 1881, l’organisation lance contre Alexandre II une véritable campagne militaire, mobilisant l’essentiel de ses ressources. En novembre 1879, trois équipes minent les voies ferrées du retour impérial de Crimée ; près de Moscou, la mine d’Hartmann et Perovskaïa explose sous le mauvais train — celui des bagages. En février 1880, Stepan Khalturine, ouvrier ébéniste embauché au Palais d’Hiver, y accumule pendant des semaines de la dynamite et fait sauter la salle des gardes située sous la salle à manger impériale : onze soldats sont tués, une cinquantaine blessés, mais le tsar, en retard au dîner, est indemne. D’autres tentatives avortent à Odessa et sous le pont Kamenny. Le régime oscille alors entre répression et ouverture : la « dictature du cœur » du général Loris-Melikov supprime la Troisième Section honnie, et un projet de timide représentation consultative — la « constitution Loris-Melikov » — attend la signature du tsar.
Le Comité exécutif, décimé par les arrestations (Mikhaïlov fin 1880, Jeliabov le 27 février 1881), joue son va-tout. Le 1er mars 1881, sur le quai du canal Catherine à Saint-Pétersbourg, Sofia Perovskaïa, qui a repris la direction de l’opération, donne le signal à ses lanceurs de bombes. La première bombe, jetée par Nikolaï Rysakov, éventre le carrosse ; le tsar, indemne, descend — et la deuxième, lancée par Ignati Grinevitski, les tue tous deux. Le soir même, Alexandre II est mort ; le projet de constitution ne sera jamais signé. Le 10 mars, le Comité exécutif adresse au nouveau tsar Alexandre III une lettre restée célèbre par sa dignité : amnistie et Assemblée constituante, ou la lutte continuera. La réponse sera la potence.
Chronologie des principaux événements
| Date | Événement |
| 1855 | Avènement d’Alexandre II après la mort de Nicolas Ier. |
| 1861 | Abolition du servage ; déception paysanne face aux conditions du rachat des terres. |
| 1866 | Attentat manqué de Dmitri Karakozov contre Alexandre II : première tentative de régicide de l’époque. |
| 1874 | La « marche au peuple » : des milliers d’étudiants populistes partent dans les campagnes ; échec et vague d’arrestations. |
| 1876 | Fondation à Saint-Pétersbourg de la société secrète Zemlia i Volia (Terre et Liberté). |
| 1877-1878 | Procès des 193, grand procès des populistes ; nombreux acquittements qui radicalisent le mouvement. |
| Janvier 1878 | Véra Zassoulitch tire sur le général Trepov, gouverneur de Saint-Pétersbourg ; acquittée par le jury. |
| Août 1878 | Sergueï Kravtchinski (Stepniak) poignarde en pleine rue le chef des gendarmes Mezentsov. |
| 2 avril 1879 | Attentat manqué d’Alexandre Soloviev contre le tsar. |
| Juin 1879 | Congrès secrets de Lipetsk et de Voronej : la fraction « politique » et terroriste se structure. |
| Août 1879 | Scission de Zemlia i Volia : naissance de Narodnaïa Volia et de Tcherny Peredel. Le 26 août, le Comité exécutif « condamne à mort » Alexandre II. |
| 19 nov. 1879 | Explosion du train impérial près de Moscou : le tsar échappe à la mort, le train de bagages est détruit. |
| 5 (17) févr. 1880 | Stepan Khalturine fait exploser une charge sous la salle à manger du Palais d’Hiver : onze morts, le tsar est indemne. |
| Février 1880 | Création de la Commission suprême dirigée par Loris-Melikov : la « dictature du cœur ». |
| Nov. 1880 | Procès des 16 ; exécution de Kviatkovski et Presniakov. |
| 27 févr. 1881 | Arrestation d’Andreï Jeliabov, chef de l’organisation de l’attentat. |
| 1er (13) mars 1881 | Assassinat d’Alexandre II sur le canal Catherine par les bombes de Rysakov et de Grinevitski, sous la direction de Sofia Perovskaïa. |
| 10 mars 1881 | Lettre ouverte du Comité exécutif à Alexandre III : réformes ou poursuite de la lutte. |
| 3 (15) avril 1881 | Pendaison des « Pervomartovtsy » : Jeliabov, Perovskaïa, Kibaltchitch, Mikhaïlov (Timofeï) et Rysakov. |
| 29 avril 1881 | Manifeste d’Alexandre III sur « l’inébranlable autocratie ». |
| 14 août 1881 | Règlement sur la « protection renforcée » ; mise en place des sections de sûreté (Okhrana). |
| Févr. 1882 | Procès des 20 (procès Mikhaïlov) : l’état-major survivant est condamné ; exécution de Soukhanov. |
| 18 mars 1882 | Le procureur militaire Strelnikov est abattu à Odessa (opération organisée avec Khalturine, pendu peu après). |
| Déc. 1882 | Arrestation de Sergueï Degaïev, retourné par le colonel Soudeïkine : début de la grande trahison. |
| 10 févr. 1883 | Arrestation de Véra Figner, dernière grande figure du Comité exécutif encore libre, livrée par Degaïev. |
| 16 déc. 1883 | Degaïev, démasqué, participe à l’assassinat de Soudeïkine avant de fuir en Amérique. |
| 1884 | Retour clandestin de Guerman Lopatine, qui tente de reconstruire le parti ; arrêté en octobre, son carnet d’adresses provoque des centaines d’arrestations. |
| Sept.-oct. 1884 | Procès des 14 : Véra Figner condamnée à mort, peine commuée en détention perpétuelle à Schlüsselbourg. |
| 1885-1886 | Démantèlement des dernières organisations du Sud (Piotr Antonov, Boris Orjikh) et de leurs ateliers d’explosifs. |
| 1er (13) mars 1887 | Échec de l’attentat de la « Fraction terroriste de Narodnaïa Volia » (Alexandre Oulianov) contre Alexandre III. |
| 15-19 avril 1887 | Procès des quinze conjurés du 1er mars 1887 ; cinq pendaisons à Schlüsselbourg le 8 (20) mai, dont Oulianov. |
| 26 mai – 5 juin 1887 | Procès des 21 (« procès Lopatine »), dernier grand procès du mouvement : Ivan Ivanovitch Geyer y est jugé. |
| 1888 | Lev Tikhomirov, dernier idéologue en exil, renie publiquement la révolution. |
| Années 1890 | Derniers cercles isolés se réclamant du sigle ; le mouvement est éteint comme force organisée. |
| 1901-1902 | Fondation du Parti socialiste-révolutionnaire, héritier revendiqué de Narodnaïa Volia. |
Le crépuscule : la lente destruction du mouvement (1881-1887)
1881 : la stupeur, les pendaisons et le tour de vis
Le régicide ne déclenche rien de ce qu’espéraient les révolutionnaires. Ni soulèvement paysan, ni grèves, ni panique gouvernementale : le pays répond par une « stupeur muette », et une partie de l’opinion populaire attribue même l’attentat à une vengeance des nobles contre le tsar libérateur. Le procès des six « Pervomartovtsy » (« ceux du 1er mars ») s’ouvre dès le 26 mars 1881 : le 3 (15) avril, Jeliabov, Perovskaïa, Kibaltchitch, Timofeï Mikhaïlov et Rysakov sont pendus publiquement sur le champ Semenovski — dernière exécution publique de l’histoire russe. Guessia Guelfman, enceinte, voit sa peine suspendue ; elle mourra en prison peu après son accouchement. Le 29 avril 1881, le manifeste d’Alexandre III, inspiré par son mentor ultraconservateur Pobiedonostsev, proclame la volonté de « raffermir » l’autocratie : Loris-Melikov et les ministres réformateurs démissionnent.
Suit l’armature répressive : le règlement du 14 août 1881 sur la « protection renforcée » institue un quasi-état d’urgence permanent, reconductible, qui restera en vigueur jusqu’en 1917. Les « sections de sûreté » — l’Okhrana — se déploient à Pétersbourg, Moscou puis Varsovie, avec des méthodes nouvelles : filatures professionnelles, fichage photographique, perlustration du courrier, et surtout l’infiltration et la provocation érigées en système. L’homme qui incarne cette police nouvelle est le lieutenant-colonel Gueorgui Soudeïkine, inspecteur de la police secrète, virtuose du retournement d’agents, dont l’ambition personnelle jouera un rôle inattendu dans la suite de l’histoire.
1882 : le procès des 20 et la décapitation du Comité exécutif
En février 1882 s’ouvre le procès des 20, dit « procès Mikhaïlov » : y comparaissent l’essentiel de l’état-major survivant — Alexandre Mikhaïlov, le « gardien » de l’organisation ; Nikolaï Morozov, son théoricien ; Mikhaïl Frolenko ; le lieutenant Soukhanov ; les artificiers Issaïev et Iakimova ; Tatiana Lebedeva et d’autres. Dix condamnations à mort sont prononcées ; sous la pression internationale — Victor Hugo lance un appel retentissant — toutes sont commuées sauf celle de Soukhanov, fusillé en tant qu’officier. La plupart des autres s’engloutissent dans les casemates de la forteresse Pierre-et-Paul puis, à partir de 1884, dans la nouvelle prison d’État de Schlüsselbourg, conçue pour enterrer vivants les condamnés politiques : Mikhaïlov y meurt dès 1884, Grätchevski s’y immole par le feu, d’autres y sombrent dans la folie. La même année 1882, la section de combat frappe encore : le procureur militaire Strelnikov, bourreau du Sud, est abattu à Odessa ; Khalturine, arrêté sur place sous un faux nom, est pendu sans que la police sache qu’elle exécutait l’homme du Palais d’Hiver.
1883 : l’affaire Degaïev, ou la mort par trahison
Ce que la répression n’avait pas achevé, la trahison le fit. Fin décembre 1882, Sergueï Degaïev, officier d’artillerie membre de la direction militaire de l’organisation, est arrêté à Odessa avec une imprimerie clandestine. Soudeïkine le retourne selon un plan d’une perversité remarquable : il organise la fausse évasion de Degaïev, qui, auréolé de ce prestige, prend la tête de ce qui reste du parti — tout en livrant méthodiquement ses camarades. Au printemps 1883, près de deux cents militants sont arrêtés sur ses indications, dont, le 10 février 1883, Véra Figner, dernier membre du grand Comité exécutif encore en liberté en Russie, que la police qualifiait de « plus dangereuse des terroristes du comité central ». Le projet de Soudeïkine dépassait la simple police : contrôler de l’intérieur un terrorisme domestiqué pour se rendre indispensable, voire éliminer ses propres rivaux au sommet de l’État.
Mais Degaïev craque. À Genève, il avoue son double jeu à Lev Tikhomirov, chef de l’émigration. Le verdict du parti est un marché : il n’aura la vie sauve qu’en tuant Soudeïkine. Le 16 décembre 1883, dans l’appartement piégé de Degaïev à Saint-Pétersbourg, le policier est abattu et achevé à la barre à mine par Starodvorski et Konachevitch — deux hommes que l’on retrouvera au banc des accusés du procès des 21. Degaïev, exfiltré, finira ses jours aux États-Unis sous le nom d’Alexander Pell, professeur de mathématiques respecté du Dakota du Sud. L’affaire, digne des Démons de Dostoïevski, acheva de détruire ce qui restait de confiance interne : désormais, chacun pouvait être un traître.
1884 : Lopatine et la dernière tentative de restauration
Au printemps 1884, un homme d’exception tente de relever les ruines : Guerman Lopatine, figure légendaire du mouvement, ami personnel de Karl Marx et premier traducteur du Capital en russe, qui avait jadis tenté de faire évader Tchernychevski de Sibérie. Mandaté par l’émigration, il parcourt la Russie, renoue les fils, reconstitue des groupes à Pétersbourg, Moscou et dans le Sud, fait paraître le n° 10 du journal Narodnaïa Volia. Mais le 6 octobre 1884, il est arrêté en pleine rue à Saint-Pétersbourg, porteur — imprudence fatale — de notes et d’adresses insuffisamment chiffrées : leur exploitation par la police provoque une vague de centaines d’arrestations qui anéantit son œuvre en quelques semaines. La même année, le procès des 14 envoie Véra Figner et Ludmila Volkenstein à Schlüsselbourg, leurs condamnations à mort commuées en détention perpétuelle.
Restent les organisations du Sud, plus ouvrières et plus autonomes, animées par Piotr Antonov et Boris Orjikh, avec leurs imprimeries et leurs ateliers d’explosifs : elles sont démantelées en 1885-1886. C’est de cette ultime génération — celle des reconstructeurs de 1884-1886, de leurs dépôts de dynamite et de leurs réseaux décimés — que procède le procès des 21, où comparut Ivan Geyer.
Mai-juin 1887 : le procès des 21, dernier acte judiciaire
Du 26 mai au 5 juin 1887 (7-17 juin grégorien), le tribunal militaire du district de Saint-Pétersbourg juge à huis clos vingt et un accusés : c’est le dernier grand procès des narodovoltsy. Les figures principales — Lopatine, le poète Piotr Iakoubovitch, Starodvorski, Neonila Salova, Vassili Soukhomline, Piotr Antonov, Sergueï Ivanov, Konachevitch — répondent de la tentative de reconstitution du parti après 1881 ; Starodvorski et Konachevitch, en outre, du meurtre de Soudeïkine. L’accusation porte aussi sur les imprimeries et les ateliers de bombes du réseau — c’est dans ce volet « technique » que s’inscrit l’accusation portée contre Ivan Geyer. Quinze accusés sont condamnés à mort ; toutes les sentences capitales sont ensuite commuées. Se déroulant à huis clos, dans un pays épuisé par la répression, le procès n’eut pas l’écho des grands procès de 1877-1882 — signe, précisément, que le cycle révolutionnaire ouvert en 1876 était clos.
Le verdict définitif, tel que le consigne l’Encyclopédie historique soviétique, est le suivant :
| Accusé | Dates | Peine définitive |
| Piotr Antonov | 1859-1916 | Travaux forcés à perpétuité |
| Alexandre Belooussov | 1857-apr. 1934 | Exil en Sibérie |
| Sergueï Belooussov | 1859-apr. 1919 | Acquitté |
| Vassili Volnov | 1858-apr. 1906 | 15 ans de travaux forcés |
| Ivan Ivanovitch Geyer | 1860-1907 | 4 ans de travaux forcés |
| Guenrietta Dobrouskina | 1862-apr. 1938 | 8 ans de travaux forcés |
| Piotr Elko | ? | 4 ans de travaux forcés |
| L. P. Echine | né en 1857 | Exil en Sibérie |
| Sergueï Ivanov | 1859-1927 | Travaux forcés à perpétuité |
| V. I. Kirsanov | ? | 4 mois de prison |
| Vassili Konachevitch | 1859-1915 | Travaux forcés à perpétuité |
| Sergueï Kouzine | 1866-1919 | 12 ans de travaux forcés |
| P. Lebedenko | ? | Acquitté |
| V. V. Livadine | ? | Exil en Sibérie |
| Guerman Lopatine | 1845-1918 | Travaux forcés à perpétuité |
| Makar Popov | né en 1862 | Exil en Sibérie |
| Neonila Salova | 1860-apr. 1934 | 20 ans de travaux forcés |
| Nikolaï Starodvorski | 1863-1925 | Travaux forcés à perpétuité |
| Vassili Soukhomline | 1860-apr. 1938 | 15 ans de travaux forcés |
| Ia. G. Frenkel | ? | Acquitté |
| Piotr Iakoubovitch | 1860-1911 | 18 ans de travaux forcés |
Cinq des condamnés — Lopatine, Ivanov, Antonov, Starodvorski, Konachevitch — furent enfermés à Schlüsselbourg, d’où seule la révolution de 1905 les fera sortir. Les peines temporaires, comme les quatre ans de katorga d’Ivan Geyer, conduisaient généralement leurs titulaires vers les bagnes puis la relégation en Sibérie ou aux confins de l’Empire — ce qui explique l’établissement ultérieur de Geyer au Turkestan.
Mars 1887 : l’ultime sursaut — la fraction Oulianov
Quelques semaines avant le procès des 21, un épilogue tragique s’était joué. Une poignée d’étudiants de l’université de Saint-Pétersbourg, groupés dans une « Fraction terroriste de Narodnaïa Volia » autour de Piotr Chevyrev et d’Alexandre Oulianov — brillant biologiste de vingt et un ans, frère aîné du futur Lénine —, avait décidé de frapper Alexandre III le 1er mars 1887, sixième anniversaire du régicide. Oulianov, idéologue du groupe, en était aussi l’artificier : il avait fabriqué les bombes, chargées de dynamite et de projectiles empoisonnés à la strychnine. Trahis par une lettre imprudente interceptée par l’Okhrana, les lanceurs furent arrêtés le jour dit sur la perspective Nevski, bombes en main. Le procès des quinze conjurés (15-19 avril 1887) s’acheva par cinq pendaisons à Schlüsselbourg le 8 (20) mai 1887 : Oulianov, Chevyrev, Andreïouchkine, Guenieralov, Ossipanov. Resté digne jusqu’au bout, Oulianov avait refusé de demander sa grâce. Son exécution bouleversa son frère cadet Vladimir — et l’histoire retiendra la phrase, peut-être apocryphe mais fidèle à la réalité, qu’on lui prête alors : « Nous suivrons un autre chemin. »
Pourquoi le mouvement est-il mort ?
La disparition de Narodnaïa Volia ne fut pas un accident mais une convergence de causes. Militairement, l’organisation avait tout misé sur le régicide et s’y était consumée : le Comité exécutif de 1879 était détruit dès 1883. Policièrement, l’Okhrana avait changé la nature du jeu : la provocation systématique — dont l’affaire Degaïev fut le paroxysme — rendit impossible la reconstitution d’un centre clandestin durable. Socialement, le mouvement n’avait jamais conquis la paysannerie au nom de laquelle il parlait, et l’essor industriel des années 1880-1890 déplaçait le centre de gravité contestataire vers un prolétariat urbain que le marxisme, non le populisme, allait organiser. Idéologiquement enfin, la défection de Tikhomirov, qui publia en 1888 son retentissant Pourquoi j’ai cessé d’être révolutionnaire avant de devenir penseur du camp monarchiste, symbolisa la faillite d’une génération. Après 1887, le sigle survit dans quelques cercles étudiants et chez les vétérans de Sibérie, mais l’organisation est morte ; ses idées, elles, ne font que commencer leur carrière.
Les dirigeants : notices biographiques
Andreï Jeliabov (1851-1881)
Fils de serfs de Crimée, entré à l’université d’Odessa grâce à une bourse, exclu pour agitation en 1871, Jeliabov incarne la rencontre du peuple et de l’intelligentsia. Jugé et acquitté au procès des 193, il est de tous les congrès fondateurs de 1879 et devient l’âme de Narodnaïa Volia : orateur magnétique, organisateur des sections ouvrière, étudiante et militaire, il dirige la préparation de tous les attentats contre Alexandre II, y compris celui du 1er mars 1881 — dont il est l’architecte. Arrêté deux jours avant l’attentat, il exige de sa prison d’être joint au procès des auteurs, revendiquant hautement son rôle. Il est pendu le 3 (15) avril 1881, à vingt-neuf ans. Sa stature — le « Danton russe », dira-t-on — hantera durablement l’imaginaire révolutionnaire.
Sofia Perovskaïa (1853-1881)
Née dans la plus haute aristocratie — son père fut gouverneur de Saint-Pétersbourg —, Perovskaïa rompt avec sa famille à dix-sept ans pour étudier, puis pour la révolution. Membre du cercle Tchaïkovski, propagandiste infatigable, jugée et acquittée au procès des 193, évadée lors d’un transfert, elle entre au Comité exécutif dès la fondation. Elle participe à l’attentat ferroviaire de Moscou (1879) et, après l’arrestation de Jeliabov — son compagnon —, prend froidement la direction de l’opération du 1er mars : c’est elle qui, d’un signe de son mouchoir, place les lanceurs de bombes sur le canal Catherine. Arrêtée le 10 mars, elle est pendue le 3 (15) avril 1881, première femme exécutée en Russie pour crime politique. Elle avait vingt-sept ans.
Alexandre Mikhaïlov (1855-1884)
Surnommé « le Concierge » (Dvornik) pour sa vigilance obsessionnelle, Mikhaïlov fut le génie organisationnel du mouvement : c’est lui qui imposa à Zemlia i Volia puis à Narodnaïa Volia les règles de la clandestinité professionnelle — cloisonnement, faux papiers, contre-filature, discipline absolue — et qui infiltra un agent, Kletotchnikov, au cœur même de la Troisième Section, offrant au parti des années d’avance sur la police. Gardien de la mémoire de l’organisation, il fut arrêté fin novembre 1880 pour une imprudence qu’il n’aurait pardonnée à personne d’autre : être retourné chez un photographe suspect commander des portraits de camarades exécutés. Condamné au procès des 20, il meurt d’épuisement dans les casemates de la forteresse Pierre-et-Paul en mars 1884, à vingt-huit ans.
Nikolaï Kibaltchitch (1853-1881)
Fils de prêtre, étudiant ingénieur emprisonné trois ans pour avoir prêté un livre interdit à un paysan, Kibaltchitch devint le « technicien en chef » de Narodnaïa Volia : c’est lui qui fabriqua la dynamite des mines de 1879-1880 et conçut les bombes à la nitroglycérine du 1er mars 1881, d’un type alors inédit. Esprit scientifique de premier ordre, il rédigea dans sa cellule de condamné à mort, quelques jours avant d’être pendu, un projet d’appareil volant à réaction — considéré comme l’une des premières études de propulsion par fusée pour le vol habité. La postérité scientifique lui rendra un hommage singulier : un cratère de la face cachée de la Lune porte son nom. Il fut pendu le 3 (15) avril 1881, à vingt-sept ans.
Véra Figner (1852-1942)
Issue de la noblesse de Kazan, partie étudier la médecine à Zurich, Véra Figner abandonna son diplôme pour la révolution. Membre du Comité exécutif dès 1879, elle anima les organisations du Sud et la section militaire. Après le 1er mars 1881, elle fut pendant deux ans le dernier membre du grand Comité exécutif encore libre en Russie, s’efforçant seule de maintenir l’organisation — jusqu’à son arrestation à Kharkov, le 10 février 1883, sur dénonciation de Degaïev. Condamnée à mort au procès des 14 (1884), graciée, elle passa vingt ans dans l’isolement de Schlüsselbourg. Libérée en 1904, elle devint la grande mémorialiste du mouvement : ses souvenirs, Quand l’horloge de la vie s’est arrêtée, restent le témoignage majeur sur l’époque. Respectée de tous les camps, elle mourut à Moscou en 1942, à quatre-vingt-neuf ans, ayant traversé trois révolutions.
Nikolaï Morozov (1854-1946)
Fils naturel d’un riche propriétaire, Morozov fut le principal théoricien du terrorisme au sein du mouvement : sa brochure La lutte terroriste (1880) systématise l’idée d’une guerre de partisans urbaine menée par une minorité déterminée. Arrêté à la frontière en 1881, condamné au procès des 20, il passa près de vingt-cinq ans à Pierre-et-Paul puis Schlüsselbourg, où il se transforma en savant encyclopédique, écrivant des milliers de pages de chimie, d’astronomie et d’histoire. Libéré en 1905, il devint une figure scientifique honorée — jusqu’à diriger l’Institut Lesgaft — et mourut en 1946, à quatre-vingt-douze ans, dernier survivant du Comité exécutif de 1879, décoré de l’ordre de Lénine par le régime que sa génération avait, de si loin, préparé.
Lev Tikhomirov (1852-1923)
Principal idéologue du parti avec Morozov, rédacteur de ses programmes et de son journal, membre du Comité exécutif, Tikhomirov échappa aux rafles et gagna l’Occident en 1882, où il dirigea avec Lavrov le Messager de la Narodnaïa Volia et représenta l’organisation en exil — c’est à lui que Degaïev avoua sa trahison. Usé par l’échec, la misère de l’émigration et une profonde crise spirituelle, il publia en 1888 la brochure Pourquoi j’ai cessé d’être révolutionnaire, demanda et obtint la grâce impériale, rentra en Russie et devint l’un des principaux penseurs de la monarchie autocratique, rédacteur en chef des Moskovskie Vedomosti. Sa trajectoire, unique dans les annales du mouvement, fit de lui le symbole du reflux des années 1880.
Guerman Lopatine (1845-1918)
Peut-être la figure la plus romanesque du populisme russe : brillant scientifique, ami intime de Karl Marx — dont il commença la première traduction russe du Capital —, membre du Conseil général de la Première Internationale, il tenta d’organiser l’évasion de Tchernychevski de Sibérie (1871) et s’évada lui-même trois fois. Rentré clandestinement en 1884 pour reconstruire Narodnaïa Volia, il fut trahi par les documents saisis sur lui lors de son arrestation. Principal accusé du procès des 21 (1887), condamné à mort puis à la détention perpétuelle, il passa dix-huit ans à Schlüsselbourg. Libéré en 1905, salué comme un patriarche par toutes les familles révolutionnaires, il mourut à Petrograd en décembre 1918, ayant vu de ses yeux la révolution triompher — sous une forme qu’il n’approuvait qu’à demi.
Mikhaïl Frolenko (1848-1938)
Vétéran de la « marche au peuple », organisateur des évasions les plus audacieuses du mouvement (il fit sortir trois détenus de la prison de Kiev en s’y faisant embaucher comme gardien), membre du Comité exécutif, Frolenko participa à la préparation de la plupart des attentats, notamment à Odessa. Arrêté en mars 1881, condamné à mort au procès des 20 puis gracié, il survécut à plus de vingt ans de Schlüsselbourg. Libéré en 1905, il rejoignit tardivement le chœur des mémorialistes et mourut en 1938, à quatre-vingt-neuf ans, l’un des tout derniers témoins directs de l’épopée.
Stepan Khalturine (1856-1882)
Seul dirigeant authentiquement ouvrier du mouvement, ébéniste de talent, Khalturine avait fondé en 1878 l’Union ouvrière du Nord de la Russie, première organisation ouvrière russe, avant de rallier la terreur. Embauché comme menuisier au Palais d’Hiver, dormant sur sa réserve de dynamite qui l’empoisonnait lentement, il exécuta seul, le 5 (17) février 1880, l’attentat le plus audacieux jamais porté au cœur du pouvoir russe. Passé dans la clandestinité, il organisa en 1882 l’exécution du procureur Strelnikov à Odessa et fut pendu sous un faux nom, la police ignorant qui elle exécutait. L’URSS fera de cet ouvrier terroriste une icône, donnant son nom à des rues dans tout le pays.
L’héritage : de Narodnaïa Volia aux révolutions de 1905 et 1917
La filiation directe : le Parti socialiste-révolutionnaire et 1905
La postérité la plus directe de Narodnaïa Volia est le Parti socialiste-révolutionnaire (PSR, ou « SR »), constitué en 1901-1902 par la fusion des cercles néo-populistes, autour de théoriciens comme Viktor Tchernov et sous le parrainage moral des vétérans — Catherine Brechkovskaïa, la « grand-mère de la révolution », ou Mark Natanson. Les SR reprennent l’essentiel du programme narodovolets : socialisation de la terre au profit des communes paysannes, Assemblée constituante, fédéralisme — et surtout sa méthode signature : la terreur politique centralisée. Leur Organisation de combat, fondée par Grigori Guerchouni puis dirigée par Evno Azef — agent double de l’Okhrana, dans une répétition vertigineuse de l’affaire Degaïev — et par Boris Savinkov, exécute le ministre de l’Intérieur Sipiaguine (1902), son successeur Plehve (1904) et le grand-duc Serge, oncle du tsar et gouverneur de Moscou (février 1905).
Ces attentats, conjugués à la défaite contre le Japon et au choc du Dimanche rouge (9 janvier 1905), contribuent puissamment à la crise qui contraint Nicolas II à concéder le Manifeste d’octobre 1905 : une Douma élue, des libertés publiques — précisément le type de concessions que Narodnaïa Volia avait tenté d’arracher un quart de siècle plus tôt. Bien des acteurs de 1905 en firent l’observation : le programme minimal des hommes de 1881 — représentation nationale et libertés — se réalisait, un quart de siècle et des milliers de morts plus tard. Les survivants de Schlüsselbourg — Figner, Morozov, Lopatine, Frolenko — sortent de prison cette année-là, accueillis en héros par une génération qui se réclamait d’eux.
L’héritage organisationnel : Lénine et le parti d’avant-garde
Le second héritage, plus paradoxal, passe par le bolchevisme. Lénine, dont l’engagement fut précipité par la pendaison de son frère Alexandre en 1887, combattit toute sa vie l’idéologie populiste — son premier grand ouvrage est une démolition des « amis du peuple » — et rejeta le terrorisme individuel comme stratégiquement stérile. Mais il vouait une admiration déclarée à l’organisation de Narodnaïa Volia : le parti de révolutionnaires professionnels, centralisé, clandestin, discipliné, que théorise Que faire ? (1902) — dont le titre même est un hommage à Tchernychevski — est explicitement modelé sur l’exemple du Comité exécutif, dont Lénine salua la « magnifique organisation » qui devait servir de « modèle à tous ». La technique conspirative mise au point par Alexandre Mikhaïlov — cloisonnement, professionnalisation, primauté absolue du centre — passa ainsi, via le bolchevisme, dans la matrice de la révolution d’Octobre. En ce sens précis, la filière qui mène de Lipetsk (1879) au Comité central bolchevique est moins idéologique qu’organisationnelle : Narodnaïa Volia a inventé la forme-parti de la révolution russe.
1917 : la moisson ambiguë
En 1917, les deux lignées héritières se retrouvent face à face. Les SR, parti le plus populaire de Russie, remportent les élections à l’Assemblée constituante de novembre 1917 — la revendication centrale du programme de 1879 — avec environ quarante pour cent des voix ; et le décret sur la terre adopté par les bolcheviks au lendemain d’Octobre reprend, Lénine le reconnut lui-même, le programme agraire des SR, c’est-à-dire en dernière analyse l’idéal narodnik de la terre au peuple. Mais l’Assemblée constituante, réunie en janvier 1918, est dissoute par les bolcheviks après une seule journée de session : l’héritier organisationnel de Narodnaïa Volia étranglait son héritier idéologique. Il y a là une ironie tragique que les survivants mesurèrent pleinement — Véra Figner, qui présida en 1917 le comité d’aide aux anciens bagnards, passa ses dernières années dans une opposition silencieuse au régime soviétique, qui n’osa jamais la toucher.
Bilan critique
Que conclure ? À court terme, la stratégie terroriste de Narodnaïa Volia fut un échec presque complet : elle tua un tsar réformateur à la veille d’une timide ouverture constitutionnelle, offrit à l’autocratie la justification d’un durcissement de trente ans, et détruisit la génération militante la plus remarquable que la Russie ait produite. À long terme, pourtant, son empreinte est immense : elle a fixé le répertoire (la terreur comme levier politique, reprise par les SR jusqu’en 1911), la forme (le parti conspiratif centralisé, repris par Lénine), le programme (Constituante et terre au peuple, au cœur de 1905 comme de 1917) et le martyrologe (de Perovskaïa à Oulianov) des révolutions russes. Peu de mouvements aussi petits — quelques centaines d’actifs — auront pesé aussi lourd sur le destin d’un aussi grand pays. Et c’est dans les derniers replis de cette histoire, parmi les obscurs artisans de la reconstruction impossible des années 1884-1887, que se tient Ivan Ivanovitch Geyer, dont la vie — l’engagement, le procès, le bagne, puis l’œuvre savante au Turkestan — résume mieux qu’aucune autre la destinée de cette génération sacrifiée.
Sources
« Procès des 21 » (Protsess dvadtsati odnogo), notice de N. A. Troïtski, Encyclopédie historique soviétique, reproduite sur Hrono.ru (hrono.ru/sobyt/1800sob/18870526prozess.php) — liste complète des accusés et des peines, dont I. I. Geyer.
« Narodnaïa Volia (XIXe siècle) », Wikipédia (fr.wikipedia.org/wiki/Narodnaïa_Volia_(XIXe_siècle)) et « Narodnaya Volya », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Narodnaya_Volya).
« Aleksandr Ulyanov », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Aleksandr_Ulyanov) — la Fraction terroriste et le procès du 1er mars 1887.
« Sergey Degayev », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Sergey_Degayev) et Tony Wood, « Raskolnikov into Pnin », London Review of Books, vol. 25, n° 23 — sur l’affaire Degaïev-Soudeïkine.
« Trial of the 20 », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Trial_of_the_20) ; « Vera Figner », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Vera_Figner).
« Essor et déclin de la première organisation terroriste de Russie », Russia Beyond (fr.rbth.com/histoire/86020) ; « Narodnaya Volya », Encyclopædia Britannica (britannica.com/topic/Narodnaya-Volya-Russian-revolutionary-organization).
« Socialist Revolutionary Party » et « Combat Organization of the Socialist Revolutionary Party », Wikipedia — sur l’héritage SR et 1905.
Sur Ivan Geyer au Turkestan : I. Geyer, Ves Rousski Turkestan, Tachkent, 1908 (notice RusNeb, rusneb.ru) ; I. Geyer, « Matériaux pour l’étude des mœurs de la population musulmane du Turkestan. I. Les ichans », Recueil de matériaux pour la statistique de la province du Syr-Daria, t. 1, Tachkent, 1891 ; notice « Rousski Turkestan (Tachkent, 1898-1907) », FEB-web.
Ouvrages de référence :
Franco Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Gallimard, 1972.
Véra Figner, Mémoires d’une révolutionnaire, Mercure de France / Gallimard.
Richard Pipes, The Degaev Affair: Terror and Treason in Tsarist Russia, Yale University Press, 2003.
Philip Pomper, Lenin’s Brother: The Origins of the October Revolution, W. W. Norton, 2010.
Norman Naimark, Terrorists and Social Democrats: The Russian Revolutionary Movement under Alexander III, Harvard University Press, 1983.
David Footman, Red Prelude: The Life of the Russian Terrorist Zhelyabov, Yale University Press, 1945.
Note sur les dates : sauf mention contraire, les dates sont données dans le calendrier julien en vigueur en Russie jusqu’en 1918 (retard de douze jours sur le calendrier grégorien au XIXe siècle) ; les dates grégoriennes figurent entre parenthèses pour les événements majeurs.