Grigori Ivanovitch Geyer

Préambule

L’homme dont il est question dans ces pages était mon grand-père. Avant de devenir en France Georges de Gueyer — le nom qu’il a transmis à notre famille —, il fut d’abord Grigori Ivanovitch Geyer, officier de l’armée impériale russe, né aux confins de l’Asie centrale et engagé sur le front de l’Est dès les premiers mois de la Grande Guerre. Sa vie traverse les grandes fractures du XXe siècle : l’Empire des tsars et son effondrement, les tranchées de Pologne puis de Champagne, la révolution qui le coupa à jamais de sa terre natale, l’exil, la Légion étrangère, et enfin la lente et difficile intégration d’un émigré russe dans la société française.

Cet article rassemble et met en ordre l’ensemble des recherches conduites sur son parcours — livret militaire, registres russes, archives françaises et travaux récents sur les unités dans lesquelles il servit. Là où les sources divergent ou demeurent incertaines, le texte le signale. C’est le portrait, aussi complet que possible, d’un officier deux fois soldat : de la Russie d’abord, de la France ensuite.

Jeunesse au Turkestan et formation militaire (1893–1914)

Une famille de l’administration impériale à Tachkent

Grigori Ivanovitch Geyer naît le 29 juillet 1893 selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie — soit le 10 août 1893 du calendrier grégorien — à Tachkent, capitale du Turkestan, ce vaste ensemble colonial russe d’Asie centrale.

Il grandit dans une famille de la haute administration provinciale. Son père, Ivan Ivanovitch Geyer, connut un destin singulier : ancien condamné du procès des Vingt-et-Un dans sa jeunesse, il devint par la suite un haut fonctionnaire respecté de la province du Syr-Daria, où il s’illustra notamment dans les travaux statistiques sur le Turkestan. Sa mère, Olga Georguievna Geyer, née Golenkovskaia, de confession orthodoxe, s’investit activement dans la vie locale : elle fonda en 1903 une bibliothèque publique à Tachkent, installée au 7 de la rue Pouchkine dans un espace de trois pièces abritant plusieurs milliers de volumes, qu’elle géra en nom propre avant d’en céder la propriété, en juin 1907, au secrétaire de la douma municipale, Leonid Issaïevitch Brodsky.

Grigori évolue au milieu d’une fratrie comprenant un frère, Vladimir, et plusieurs sœurs, parmi lesquelles Zinaida (dite Zina), Varvara et Elizavetta. Cette dernière connaîtra un destin tragique : née en 1899 et restée à Tachkent après la révolution, elle fut arrêtée par la police politique soviétique le 3 décembre 1935 et périt victime de la terreur stalinienne. Son nom est aujourd’hui répertorié dans le fonds mémoriel Shahidlar Khotirasi d’Ouzbékistan, consacré aux victimes des répressions.

Le moule des cadets et l’École militaire Alexandrovski

Fils de haut fonctionnaire, le jeune Grigori est naturellement orienté vers la carrière des armes et reçoit sa première instruction dans un corps de cadets, ces internats militaires rigoristes calqués sur le modèle prussien. La tradition familiale le rattache au 2e corps de cadets d’Orenbourg, institution créée en 1887 pour éduquer les fils des officiers et fonctionnaires du Turkestan ; les recherches récentes suggèrent qu’il a pu fréquenter le corps de cadets de Tachkent, lui-même issu de celui d’Orenbourg et ouvert au tout début du siècle précisément pour la population dont il était issu — les listes de diplômés conservées étant trop lacunaires pour trancher définitivement. Dans l’un comme dans l’autre, la langue étrangère privilégiée était l’allemand, qu’il maîtrisera parfaitement ; le français, en revanche, lui restait alors totalement étranger.

Il parfait ensuite sa formation à l’École militaire Alexandrovski de Moscou, l’une des plus prestigieuses écoles d’infanterie de l’Empire — celle-là même qu’immortalisera Alexandre Kouprine dans son roman Les Junkers. Entré vraisemblablement vers 1912–1913 pour un cursus normal de deux ans, il voit sa scolarité bouleversée par la guerre : dès l’automne 1914, l’école, dont les effectifs bondissent pour combler l’hémorragie d’officiers subalternes au front, pousse les classes déjà entamées vers une sortie anticipée. Le 1er octobre 1914, Grigori Geyer sort « des rangs des junkers » avec le grade de sous-lieutenant. Il a tout juste vingt et un ans, et la Première Guerre mondiale a éclaté deux mois plus tôt.

La Grande Guerre sur le front de l’Est (1914–1917)

Premières affectations et arrivée au front

À sa sortie de l’école, le jeune sous-lieutenant effectue d’abord un passage à l’intérieur de la Russie, du 6 octobre au 10 décembre 1914, comme commandant de compagnie au sein du 202e bataillon d’infanterie de réserve. Il est ensuite dirigé vers le front, où il arrive à la mi-décembre 1914, et rejoint le 203e régiment d’infanterie de Soukhoum — unité stationnée avant-guerre en Abkhazie et intégrée à la 51e division d’infanterie du 2e corps d’armée du Caucase. Contrairement à ce que son nom pourrait suggérer, ce corps ne combattit pas contre les Ottomans sur le front caucasien : il fut engagé face aux Allemands et aux Austro-Hongrois, en Pologne puis en Galicie. Geyer y prend le commandement de la 15e compagnie — une responsabilité remarquablement précoce, mais courante dans une armée qui perdait ses officiers subalternes à un rythme catastrophique.

L’hiver 1914–1915 : le secteur de Prasnysz et une première blessure

Rattaché à la 1re armée russe, le 2e corps du Caucase tient alors un secteur du front polonais couvrant Prasnysz, Ciechanów et Płock, au nord-ouest de Varsovie. C’est là que le régiment affronte, en février 1915, l’offensive allemande de l’opération de Prasnysz (15 février – 3 mars 1915), l’un des engagements les plus rudes du front germano-russe de cet hiver, avant que la contre-attaque russe ne repousse les troupes allemandes vers la Prusse-Orientale. C’est au cours de ces combats de Prasnysz, début mars 1915, que le sous-lieutenant Geyer reçoit son baptême du feu et sa première blessure. Après un séjour à l’hôpital, il réintègre son régiment à la fin du mois d’avril et reprend le commandement de sa compagnie.

Mai 1915 : la Galicie, une seconde blessure et la convalescence de Kiev

Le 4 mai 1915, le 2e corps du Caucase quitte la 1re armée pour être rattaché à la 9e armée, positionnée plus au sud, sur le Dniestr, en Galicie. Ce redéploiement intervient au moment précis où la percée austro-allemande de Gorlice-Tarnów bouleverse tout le front oriental et contraint l’armée russe à la Grande Retraite. C’est dans les jours qui suivent, à la mi-mai, que Grigori Geyer est de nouveau grièvement blessé — la tradition familiale situe le fait d’armes dans les combats du secteur de Przemysl, sans que les sources permettent d’identifier l’engagement précis, vraisemblablement un combat local dans le cadre du repli général.

Il est soigné du 16 au 22 mai 1915 dans un lazaret de la Croix-Rouge à Kiev, rattaché au comité spécial de la Bourse de Kiev « au nom d’E. S. Trepova ». Kiev était alors le plus grand centre hospitalier du front sud-ouest : plus de cent établissements y accueillaient les blessés par dizaines de milliers, et de nombreux comités civils, comme celui de la Bourse, finançaient des lazarets annexes de la Croix-Rouge. Sa convalescence se prolonge tout l’été ; la mémoire familiale conserve le souvenir d’un séjour à l’arrière, à Kozlovka, sur les bords de la Volga, où un hôpital militaire recevait les blessés du régiment de Soukhoum. Cette longue absence signifie qu’il n’a personnellement pris part ni à la seconde bataille de Tomaszów (juin 1915), ni à la bataille de Lublin-Kholm (juillet 1915), auxquelles son régiment participa au sein de la 51e division.

Août – décembre 1915 : l’opération de Vilna et la stabilisation du front

Guéri, il regagne l’armée active au tout début du mois d’août 1915 et prend le commandement de la 8e compagnie. Le moment est dramatique : son corps d’armée vient d’être rattaché à la 10e armée russe, directement engagée dans l’opération de Vilna, l’un des épisodes les plus périlleux de la Grande Retraite. Après la chute de Kovno le 22 août, la 10e armée allemande du général von Eichhorn tente de déborder Vilna par le nord pour encercler la 10e armée russe du général Radkevitch ; le 28 août, le front est percé près de Novo-Sventiany — la fameuse « percée de Sventiany » —, et la cavalerie allemande s’enfonce profondément dans les arrières russes. Le régiment de Geyer combat alors en situation de flanc menacé pour éviter l’encerclement, jusqu’à ce que la brèche soit résorbée à la mi-septembre et que le front se stabilise sur la ligne des lacs Drisviaty et Narotch, puis Smorgon, Pinsk, Dubno et Ternopol — une ligne qui ne bougera plus guère avant 1917. C’est sur ce secteur, entre les lacs Miadziol, Narotch et Vichnevskoïe, que le 2e corps du Caucase tiendra désormais position.

1916 : la guerre de position et les décorations

L’année 1916 s’ouvre pour lui sur une promotion : le 1er janvier 1916, il est élevé au grade de lieutenant (poroutchik). Elle se déroule ensuite dans la routine éprouvante de la guerre de tranchées sur le secteur de Smorgon. Il faut ici corriger une version antérieure du récit familial : les sources sur la composition des armées russes établissent que le 2e corps du Caucase ne participa ni à l’offensive du lac Narotch de mars 1916 — conduite par la 2e armée, et qui coûta plus de 78 000 hommes en douze jours —, ni à l’offensive Broussilov de l’été 1916, affaire du front Sud-Ouest alors que son corps demeurait sur le front Occidental au sein de la 10e armée. La guerre de position n’en était pas moins exposée et meurtrière : coups de main, bombardements, patrouilles.

Trois hautes distinctions, obtenues en l’espace de quatre mois, jalonnent cette période et dessinent le profil d’un officier de compagnie exposé au feu de manière répétée. Le 9 mai 1916, il reçoit l’ordre de Sainte-Anne de 4e degré « pour la bravoure » — l’arme d’honneur des officiers subalternes, un sabre portant l’inscription officielle « За храбрость » (« Pour la bravoure ») et le pompon rouge qui valait à cette décoration son surnom affectueux de « clioukva », la canneberge. Suivent le 16 août 1916 l’ordre de Saint-Stanislas de 3e degré avec glaives et nœud, puis le 8 septembre 1916 l’ordre de Sainte-Anne de 3e degré avec glaives et nœud : dans la hiérarchie très codifiée des ordres impériaux, ces décorations « avec glaives et nœud » — la version de guerre des ordres civils — récompensaient un acte de bravoure au combat, généralement accompagné d’une blessure ou d’une contusion.

Le corps expéditionnaire russe en France et le drame de La Courtine (1917)

Le tournant décisif de sa vie survient au printemps 1917. La révolution de Février, la désorganisation croissante de l’armée — comités de soldats, ordre n° 1, érosion de la discipline — touchent l’ensemble du front russe. C’est dans ce climat de bouleversement que, par ordre du 11 mai 1917, le lieutenant Geyer est transféré du 203e régiment de Soukhoum au 5e régiment spécial d’infanterie, unité de la 3e brigade spéciale rattachée au corps expéditionnaire russe envoyé combattre en France — l’un des deux corps expéditionnaires expédiés par la Russie à ses alliés en 1916, l’autre ayant été dirigé vers Salonique. Ce départ pour la France, loin d’être un simple changement d’affectation, marque le point de bascule entre ses deux vies : il ne reverra jamais la Russie.

Il rejoint son nouveau régiment à un moment charnière. Les brigades russes viennent de subir des pertes très lourdes — plus de 5 000 hommes — lors de l’offensive Nivelle d’avril 1917 sur le Chemin des Dames, où elles s’étaient illustrées notamment à Courcy et devant Brimont. Retirées du front, elles sont regroupées au camp de La Courtine, dans la Creuse, en une 1re division spéciale d’infanterie sous les ordres du général Lokhvitski. C’est au sein de cette division en pleine réorganisation que Geyer prend le commandement de la 2e compagnie de mitrailleuses du 5e régiment spécial.

La suite de l’année 1917 est une tragédie à part entière. Gagnée par l’onde de choc révolutionnaire, une grande partie des soldats russes de La Courtine, réclamant leur rapatriement, refuse désormais d’obéir à ses officiers comme aux autorités françaises. Resté fidèle aux officiers et aux Alliés, Geyer s’engage comme volontaire dans les troupes loyalistes chargées de rétablir l’ordre. Le 8 septembre 1917, il prend le commandement du détachement de mitrailleuses chargé d’investir le camp tenu par les mutins. Au cours de cet assaut fratricide et délicat — la révolte fut réduite avec le concours de l’artillerie —, il est légèrement blessé le 17 septembre 1917. Ses états de service lui valent d’être proposé au grade de capitaine ; mais dans le chaos politique entourant l’effondrement du régime russe, cette nomination ne sera jamais validée. À l’issue de la répression, le corps expéditionnaire est dissous : les mutins sont envoyés aux travaux forcés en Afrique du Nord, tandis que les hommes restés loyaux se voient offrir de continuer le combat.

La Légion russe et les combats de 1918

Refusant de cesser le combat après la défection de la Russie bolchevique, Grigori Geyer se porte volontaire pour le front français. Il intègre la Légion russe — cette unité de volontaires russes, dite aussi Légion d’honneur russe, formée des soldats et officiers demeurés fidèles aux Alliés — et sert au sein de la 3e Légion, placée en détachement auprès du 8e régiment de zouaves, unité d’élite de la fameuse Division marocaine du général Daugan. Le voilà projeté dans les combats les plus violents de l’année 1918 : en avril, il prend part aux batailles défensives de la Somme pour stopper la grande poussée allemande ; du 30 mai au 22 juin, il est engagé dans la terrible bataille de Soissons, où il est de nouveau blessé par le feu ennemi le 11 juin 1918, au plus fort des combats.

Cette blessure lui impose un séjour à l’hôpital jusqu’au 4 septembre 1918. C’est au contact quotidien de ses frères d’armes français, dans le tumulte des tranchées et des hôpitaux militaires, qu’il apprend la langue française « sur le tas », sans jamais avoir suivi le moindre cours — une acquisition tardive et incomplète qui pèsera sur toute sa vie d’exilé. C’est également durant cette convalescence qu’il formule sa demande officielle de passage définitif au service de l’armée française.

Nice, 1918 : un mariage et une nouvelle identité

Profitant de son repos de convalescent sur la Côte d’Azur, il épouse à Nice, le 22 août 1918 (le 16 août du calendrier julien), la jeune Elena Vladimirovna Berednikova, dite Nelly. Ce mariage consacre son entrée dans la haute société des exilés russes de la Riviera, comme en témoigne le prestige des témoins : pour le fiancé, le comte André Alexeievitch Olsoufieff, descendant d’un général des guerres napoléoniennes ; pour la fiancée, le colonel Guiorgui Ippolitovitch Lissovsky et le célèbre illustrateur de la cour impériale Serguei Sergueievitch Solomko.

C’est à cette période charnière que l’officier opère une double transformation de son état civil, courante chez les réfugiés de l’époque soucieux de régulariser leur situation administrative. D’une part, la francisation : Grigori Ivanovitch Geyer devient officiellement Georges de Gueyer. L’ajout de la particule est fortement encouragé par son beau-père, Vladimir Berednikoff, désireux de souligner les racines nobles de la famille ; le choix du prénom Georges rend hommage au patronyme de son grand-père maternel, Georgui. D’autre part, le rajeunissement : sur ses nouveaux papiers français, il se déclare né le 5 mai 1895, s’ôtant ainsi près de deux ans — le 5 mai correspondant à la fête de la Saint-Georges, repère mnémotechnique simple pour ne jamais se contredire dans ses déclarations.

L’aventure coloniale à Madagascar (1918–1920)

Le 4 octobre 1918, Georges de Gueyer passe officiellement au service de l’armée française à titre étranger. Admis avec le grade de sous-lieutenant, il est affecté au 22e bataillon colonial comme chef de section et s’installe temporairement à Marseille avec Nelly, dans l’attente d’un embarquement pour l’océan Indien. Le couple embarque le 15 janvier 1919 à bord de L’Île de la Réunion ; après une traversée marquée par des escales à Port-Saïd et au Caire, ils débarquent à Diégo-Suarez, à la pointe nord de Madagascar, le 10 février 1919. Georges y prend le commandement d’une section de la 2e compagnie du bataillon colonial, installée à Antsirane.

Pendant onze mois, il donne entière satisfaction. Son chef de corps, le commandant Huard, consigne dans son livret militaire, lors des inspections de 1919, des appréciations élogieuses soulignant son autorité, son calme et son grand sérieux. En marge de ses obligations, Georges s’adonne à sa passion de la chasse et rapporte de brousse plusieurs trophées — dont la peau d’un jeune crocodile et une imposante patte de crocodile adulte, longtemps conservées dans la famille. Le séjour est pourtant marqué par des épreuves : il contracte une forme sévère de paludisme qui l’affaiblira durablement, et l’isolement du couple est si profond qu’il inquiète le beau-père resté à Nice, Vladimir Berednikoff, qui fait diligenter une enquête par le ministère en juillet 1919.

À la fin de l’année, l’administration française réduisant massivement ses effectifs coloniaux, il est mis fin à son contrat. Le 18 décembre 1919, Georges et Nelly quittent Diégo-Suarez à bord de l’Orénoque et débarquent à Marseille le 11 janvier 1920, Nelly étant alors enceinte de plusieurs mois. Après un passage par la base militaire russe de Laval, Georges est démobilisé. Leur première fille, Ariane, naît à Nice le 27 août 1920 ; lors de son baptême, la famille se lie d’amitié avec le marquis Constantin Nicolaïévitch Méranville de Sainte-Claire, figure des œuvres caritatives de la communauté russe de la Riviera, qui accepte d’en être le parrain.

La Légion étrangère et l’épopée du Maroc (1921–1923)

La difficile réintégration

Rendu à la vie civile à Nice, où naît en 1922 son fils Oleg, Georges de Gueyer supporte mal l’inaction. À partir d’août 1921, il multiplie les démarches de réengagement, qui aboutissent enfin en mai 1922 : il est admis à titre étranger au 1er régiment étranger de la Légion étrangère, avec le grade de sous-lieutenant à titre provisoire. Arrivé à Sidi-Bel-Abbès le 28 mai 1922, il y suit la formation des officiers. Lors de l’examen théorique du 27 décembre 1922, ses lacunes en français écrit — notamment en dictée et en rédaction — lui valent des notes scolaires sévères, mais ses aptitudes militaires et techniques de terrain lui permettent d’obtenir son brevet d’officier à titre définitif, avec une moyenne générale de 11,8 sur 20 (945 points sur 1 600).

La pacification du Moyen Atlas et le « Fort Geyer »

Au début de l’année 1923, il est affecté au 6e bataillon de la Légion, sous les ordres du commandant Kratzert, et prend le commandement d’une section de la 22e compagnie. En avril 1923, son unité rejoint la colonne Freydenberg, réunie par le maréchal Lyautey pour réduire l’insoumission de la « tache de Taza », dans le Moyen Atlas marocain. Après s’être illustré lors des combats de pacification de la région de Berkine du 6 au 29 avril — ses premiers combats de montagne —, il est détaché avec sa section à Bab El Arba du 7 au 28 mai 1923. C’est là, en plein territoire dissident, qu’il fait ériger par ses soixante légionnaires l’avant-poste fortifié qui portera son nom : le « Fort Geyer ».

Bien qu’ayant déposé sa démission en mai 1923 pour raisons familiales, il continue de mener ses hommes au feu en attendant sa relève. Le 23 juillet 1923, au cours du violent combat de l’Aïn Taghout, il lance un assaut héroïque à la tête de sa section. Cet acte d’éclat lui vaut la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs avec étoile d’argent, accompagnée d’une citation élogieuse à l’ordre de la division. Sa démission est acceptée en août, et il quitte définitivement la Légion le 12 septembre 1923.

L’impossible retour et le crépuscule (1924–1962)

Revenu à Nice, Georges de Gueyer voit sa famille s’agrandir avec la naissance de son second fils, Boris, en 1924. Mais l’inaction civile lui pèse. Par deux fois — en décembre 1924, puis à l’été 1927 —, il sollicite sa réintégration dans l’armée française ; pour le commandement, la démission d’un officier en pleine campagne militaire est un acte irréversible, et ses demandes essuient un refus catégorique et définitif.

Ce rejet brise son équilibre familial. Sa situation conjugale avec Nelly se détériore : le divorce est prononcé en 1931, et Georges quitte définitivement Nice et s’éloigne des siens. Il se remarie en 1932 ; de cette seconde union naît la même année une fille, Madeleine. Nelly, restée à Nice avec les trois aînés, s’y éteint prématurément en 1938.

L’intégration linguistique restera le grand drame secret de sa vie d’exilé. En 1960, lorsque son fils Boris — « Bob » — le retrouve après des années de séparation dans une clinique de repos à Dreux, il constate que son père, après plus de quarante ans passés sur le sol français, s’exprime toujours dans un français très imparfait et lourdement teinté d’accent. Ce blocage, vestige d’un apprentissage tardif fait uniquement au milieu du fracas des tranchées et des hôpitaux de la Grande Guerre, aura scellé jusqu’au bout son inadaptation intime à la société française.

Georges de Gueyer s’éteint le 28 mars 1962 à Hyères, dans le Var. Il laisse derrière lui le souvenir d’un officier d’élite de deux armées — décoré par le tsar comme par la République —, d’un bâtisseur de fort dans l’Atlas, et d’un homme au destin brisé par les plis de l’histoire du XXe siècle. C’est son nom, forgé un jour d’août 1918 à Nice, que porte encore aujourd’hui notre famille.

Note sur les sources

Ce récit croise trois ensembles de sources : le livret militaire français de Georges de Gueyer et les archives familiales ; sa fiche d’officier de l’armée impériale russe et celles de ses unités (base ria1914.info : 203e régiment d’infanterie de Soukhoum, 5e régiment spécial d’infanterie, 2e corps d’armée du Caucase, corps de cadets de Tachkent) ; enfin les travaux historiques sur les opérations du front de l’Est (opérations de Prasnysz et de Vilna, bataille du lac Narotch, 51e division d’infanterie), sur le corps expéditionnaire russe en France, la révolte de La Courtine et l’École militaire Alexandrovski.

Certains points ont été tranchés au profit de la version la mieux documentée : les recherches récentes établissent ainsi que son corps d’armée ne participa ni à l’offensive du lac Narotch ni à l’offensive Broussilov, contrairement à une version antérieure du récit familial, et que son transfert vers la France date de l’ordre du 11 mai 1917. D’autres points demeurent incertains et sont signalés comme tels dans le texte : le corps de cadets exact de sa scolarité, et l’engagement précis qui lui valut sa blessure de mai 1915 en Galicie.

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