La campagne du Maroc

Préambule

Comme des milliers de Russes jetés sur les routes de l’exil par la révolution de 1917 et la défaite des armées blanches, Grigori Ivanovitch Geyer, connu en France sous le nom de Georges de Gueyer, choisit en 1922 de s’engager dans la Légion étrangère, ce corps unique qui offrait aux hommes sans patrie un uniforme, un nom et un destin. Affecté au 1er régiment étranger d’infanterie, il rejoignit l’Algérie, où le régiment tenait garnison à Sidi Bel Abbès et dans les places voisines de Saïda et de Mascara.

Son engagement le plaça au cœur de l’un des derniers grands épisodes de la conquête coloniale française : la guerre du Maroc des années 1920, et en particulier la réduction de la « tache de Taza », cette vaste zone insoumise du Moyen Atlas contre laquelle les bataillons du 1er Étranger, venus d’Algérie, furent engagés à partir de 1923. Les témoignages recueillis ultérieurement sur le sous-lieutenant de Gueyer soulignent la dureté de ces opérations de pacification et le malaise profond que la nature de cette guerre suscita chez certains officiers. C’est cette page d’histoire, à la fois familiale et collective, que les lignes qui suivent s’efforcent de restituer.

Pourquoi la France faisait-elle la guerre au Maroc ?

Le protectorat français sur le Maroc est né du traité de Fès, signé le 30 mars 1912 par le sultan Moulay Hafid. En théorie, la France ne faisait qu’assister le Makhzen — le gouvernement chérifien — dans la modernisation du pays. En réalité, l’autorité du sultan ne s’était jamais exercée sur l’ensemble du territoire : à côté du « bled makhzen », soumis à l’impôt et à l’administration, s’étendait le « bled siba », le pays de la dissidence, peuplé de tribus berbères farouchement attachées à leur indépendance. Étendre le protectorat, c’était donc conquérir, montagne après montagne, des régions qui n’avaient jamais obéi à personne — ni aux Carthaginois, ni aux Romains, ni aux grands sultans.

Le maître d’œuvre de cette entreprise fut le résident général Hubert Lyautey. Sa méthode, dite de la « tache d’huile », combinait la pression militaire, la construction de postes et de pistes, le jeu des alliances tribales et les incitations économiques : plutôt que de grandes campagnes de conquête, une extension progressive du contrôle français à partir de centres d’influence solidement établis. La Première Guerre mondiale avait toutefois vidé le Maroc de ses meilleures troupes, et Lyautey dut longtemps « tenir » avec des effectifs réduits. En 1921, il fit approuver par le gouvernement un plan visant à étendre en trois ans le protectorat effectif sur toutes les régions présentant un intérêt immédiat.

Au premier rang de ces régions figurait la « tache de Taza » : une zone montagneuse insoumise du Moyen Atlas, à la charnière des régions de Taza, de Fès et de Meknès, s’étendant au sud de Taza jusqu’à la haute plaine du Guigou. Son nom venait de sa représentation sur les cartes d’état-major, où la dissidence figurait en teinte sombre — une « tache » à réduire. L’enjeu était considérable : le corridor de Taza est le seul passage naturel entre l’Algérie et le Maroc utile, et, comme le nota le général Guillaume, « les communications avec l’Algérie ne peuvent être garanties tant que le Moyen Atlas, au sud de Taza, n’est pas maîtrisé ». Il s’agissait aussi, et de plus en plus à mesure que grandissait au nord la rébellion rifaine d’Abd el-Krim, d’empêcher à tout prix la jonction entre les grandes tribus insoumises de la tache — Beni Ouarain, Aït Seghrouchen, Marmoucha — et la dissidence du Rif. Dans ce dispositif, la Légion étrangère tint une place centrale : installée au Maroc dès 1920 avec les 2e et 3e régiments étrangers, elle fut renforcée, quand les difficultés l’exigèrent, par les bataillons du 1er Étranger stationnés en Algérie, appelés tour à tour de l’autre côté de la frontière.

Les opérations qui précédèrent : la lente soumission du Moyen Atlas (1920-1922)

La réduction de la tache de Taza ne fut pas un coup de tonnerre isolé, mais l’aboutissement de trois années de campagnes préparatoires. En 1920, la prise définitive de Khénifra mit fin à la menace des Zaïans, ces « rudes montagnards, guerriers fameux » qui avaient infligé à la France, en 1914 à El Herri, l’une de ses pires défaites coloniales ; leur vieux chef Moha ou Hammou trouva la mort en 1921. La même année, la Légion s’installa durablement au Maroc : les régiments de marche issus de la Grande Guerre y devinrent régiments organiques, chargés à la fois de combattre et de construire — postes, ponts, pistes et tunnels, dont le célèbre tunnel du Foum Zabel percé plus tard dans le roc par les sapeurs-pionniers.

En 1921 et 1922, les généraux Poeymirau et Daugan menèrent méthodiquement la soumission du Moyen Atlas, réduisant la dissidence à une zone de dimensions restreintes. Les groupes mobiles — colonnes interarmes mêlant tirailleurs algériens, marocains et sénégalais, goums, artillerie de montagne et bataillons de Légion — quadrillèrent progressivement le pays. Chaque printemps ramenait la même mécanique : concentration des colonnes, occupation des crêtes, construction de postes fortifiés verrouillant les vallées, puis soumission des fractions isolées par le réseau d’ouvrages militaires. À la fin de 1922, la tache de Taza demeurait le dernier grand môle de résistance entre l’Algérie et le Maroc central. Sa réduction fut fixée comme objectif principal de la campagne de 1923.

1923 : la réduction de la tache de Taza

Pour la campagne de 1923, le général Poeymirau, secondé par le général Théveney et les colonels Cambay et Freydenberg, disposa d’une vingtaine de bataillons. Le plan ne visait pas à occuper intégralement la tache, mais à la disloquer : ouvrir des routes à travers le massif, séparer les tribus les unes des autres, et ne laisser aux irréductibles que des îlots où la vie des familles et des troupeaux deviendrait impossible. Dans une première phase, la liaison entre la région au sud de Fès et la haute Moulouya fut établie le 20 mai par les gorges de la Recifa, après le combat de Bou Arfa. En juillet, le groupe mobile de Meknès, fort de treize bataillons et d’un convoi de trois mille mulets, attaqua par la plaine de la Seghina les murettes édifiées par les Marmoucha sur le djebel Bou Khamoudj, afin de séparer cette tribu des Aït Seghrouchen. Les combats y furent d’une extrême violence : au piton d’Issouka, la Légion perdit en une journée 31 tués et 101 blessés, dont 6 officiers.

C’est dans cette campagne que s’illustra le 6e bataillon du 1er régiment étranger, l’unité dont l’histoire a inspiré le présent article. Parti de sa garnison de Saïda le 16 mars 1923, complété en équipement à Sidi Bel Abbès et à Oujda, le bataillon du commandant Kratzert — 21e, 22e et 23e compagnies et 6e compagnie de mitrailleuses — rallia le 31 mars le groupement mobile Curie à Bou Rached, face aux Beni Ouarain. Engagé le 6 avril au sein de la colonne Freydenberg, il combattit à Berkine le 13 avril, puis alterna, selon la tradition légionnaire, le fusil et la pelle : construction de la tour Kratzert, de l’ouvrage Naegelin, montage de fours à chaux. En mai, il enleva de haute lutte des positions chez les Beni Bou Zert et sur le djebel Tafrant, où tout le matériel dut être hissé à dos d’homme, puis le plateau de Tamezought les 29 et 30 mai. Le 26 juin, lors de l’opération du Tadout, la 23e compagnie affronta une résistance acharnée que seul le tir ajusté des mitrailleuses du capitaine Barre parvint à briser.

Le 23 juillet 1923 demeure la journée la plus sombre et la plus héroïque du bataillon : à l’assaut du Taghzout, dans une chaleur accablante, les légionnaires enlevèrent les positions dissidentes au prix de 18 morts — dont le lieutenant Christophe, tué à la tête de ses hommes — et de 36 blessés. Après plusieurs mois consacrés aux travaux de sécurisation, le bataillon regagna Saïda le 19 novembre 1923, salué par les félicitations du général Poeymirau et du maréchal Lyautey. Au bilan de la campagne, deux routes nouvelles — la Recifa et la Seghina — traversaient désormais le Moyen Atlas, et la tache de Taza, fortement réduite, était coupée en deux : la petite tache du Tichoukt et la grande tache des Beni Ouarain et des Marmoucha.

Les suites de l’opération : la tache sous la menace rifaine (1924-1925)

La campagne de 1923 n’avait pas éteint la dissidence, et les événements du nord allaient bientôt tout bouleverser. Dans le Rif espagnol, Abd el-Krim el-Khattabi avait infligé à l’armée espagnole, dès juillet 1921 à Anoual, un désastre retentissant — plus de dix mille morts — et proclamé une république du Rif dotée d’une armée moderne. Ses succès électrisèrent les tribus de la zone française. En 1924 et 1925, son intense propagande atteignit les Beni Ouarain du sud de Taza, auxquels il envoya même des subsides pour les encourager à attaquer en liaison avec l’offensive rifaine du haut Leben. Un ancien spahi déserteur, Bou Nouala, se fit reconnaître comme chef des Beni Ouarain insoumis avant d’être tué en mars 1925.

Le 12 avril 1925, Abd el-Krim lança ses harkas sur la zone française. La surprise fut totale : des dizaines de postes furent submergés ou encerclés, l’armée française subit environ six mille pertes, et Fès comme Taza se trouvèrent directement menacées. Pour barrer la route des villes impériales, il fallut suspendre les opérations dans la tache de Taza et y faire monter en hâte les renforts : les bataillons des régiments étrangers s’épuisèrent pendant des mois à arrêter le flot rifain, à couvrir le repli des postes indéfendables et à escorter des convois de ravitaillement qui constituaient de véritables opérations de guerre. Sur le front sud de la tache, les tentatives de harkas suscitées par les émissaires rifains échouèrent toutefois : le Tichoukt fut occupé le 10 juillet 1925 et le Tagrout N’Aït Saïd le 20 août. La région n’en demeurait pas moins dangereuse, comme en témoigne le sacrifice du lieutenant Abadie, tué le 10 septembre 1925 au combat du djebel Ayad, chez les Marmoucha, après trois années passées « dans tous les combats du sud de la tache de Taza ».

La fin de la guerre du Rif et l’écrasement final de la dissidence (1925-1926)

La crise du printemps 1925 emporta Lyautey. Opposé à une collaboration étroite avec l’Espagne et à une guerre de masse contraire à sa méthode, il fut remplacé en août 1925 comme commandant en chef par le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun », puis quitta en septembre la résidence générale. La France changea alors radicalement de stratégie : accords militaires franco-espagnols négociés à Madrid en juin 1925, concentration de moyens massifs, guerre de matériel. Le 8 septembre 1925, plus de dix-huit mille soldats espagnols débarquèrent dans la baie d’Al Hoceïma, au cœur même du Rif, tandis qu’une vingtaine de mille Français remontaient du sud. Pris en tenaille par des forces très supérieures, bombardé, affamé, Abd el-Krim vit son territoire se rétrécir tout l’hiver. Après l’échec des négociations d’Oujda au printemps 1926, l’offensive finale le contraignit à se rendre aux Français le 27 mai 1926, près de Targuist. Il fut exilé avec sa famille à l’île de La Réunion, où il demeura vingt et un ans.

L’écroulement d’Abd el-Krim libéra aussitôt les moyens nécessaires pour en finir avec la tache de Taza. Dès la fin de mai 1926, l’aviation multiplia les bombardements sur la région du Tichoukt, et le commandement organisa trois colonnes combinées visant les trois points vitaux de la dissidence : la chaîne du Bou Iblane — soixante-dix kilomètres de long, des sommets dépassant deux mille mètres, défendue par trois mille guerriers Beni Ouarain et Marmoucha « décidés à se défendre à outrance ». Les colonnes entrèrent en action le 7 juillet 1926 ; parties notamment de Berkine et d’Imouzzer, elles firent leur jonction sur le grand plateau pastoral de Meskeddal, tandis que sept bataillons convergeaient par les cols sur la cuvette de Talzemt, verrou stratégique du pays marmoucha. Vingt jours de luttes acharnées rendirent les Français maîtres de la grande tache dissidente de Taza. Trois postes — Talzemt, Imouzzer-des-Marmoucha et Almis — verrouillèrent définitivement le pays. La guerre du Rif était finie ; la « pacification » du Maroc, elle, se poursuivit encore au sud jusqu’en 1934, mais le dernier grand obstacle entre l’Algérie et le Maroc était tombé.

Sidi Bel Abbès : la maison mère du 1er Étranger en Algérie

On ne peut comprendre le parcours d’un légionnaire des années 1920 sans évoquer Sidi Bel Abbès. Cette ville de la province d’Oran, née en 1843 autour d’un poste militaire, était depuis le milieu du XIXe siècle la garnison du 1er régiment étranger. Au sortir de la Grande Guerre, elle devint la véritable « maison mère » de la Légion : c’est au quartier Viénot que débarquaient les engagés volontaires venus du dépôt de transit, c’est là qu’ils étaient immatriculés, habillés, instruits, puis répartis entre les régiments et les théâtres d’opérations — Maroc, Levant, Indochine. C’est là aussi que revenaient les libérables au terme de leur contrat. Le 1er Étranger assurait le recrutement, l’instruction et l’administration de tous les légionnaires, ainsi que le transit des renforts, tout en entretenant ses propres bataillons de combat ; outre Sidi Bel Abbès, il tenait les garnisons de Saïda — d’où partit le 6e bataillon en 1923 —, de Mascara et de Bedeau.

C’est dans ce creuset qu’arriva en 1922 Georges de Gueyer, au moment même où la Légion vivait l’une des plus singulières mutations de son histoire. La défaite des armées blanches et l’évacuation de la Crimée en 1920 avaient jeté vers la France des dizaines de milliers de Russes ; officiers déclassés, cosaques, cadets et soldats de Wrangel s’engagèrent en masse, au point que le russe devint pour quelques années l’une des langues les plus parlées dans les chambrées de Bel Abbès, aux côtés de l’allemand. Ces hommes, souvent instruits et aguerris par sept années de guerre mondiale puis civile, fournirent à la Légion des cadres remarquables ; beaucoup, comme de Gueyer, accédèrent aux galons de sous-officier puis d’officier. L’importance de Sidi Bel Abbès ne cessa ensuite de croître : en 1933 y fut créé le Dépôt commun des régiments étrangers, chargé de gérer les quelque trente-trois mille hommes que comptait alors la Légion, et la ville demeura jusqu’en 1962 la capitale morale du corps, avec sa salle d’honneur, son monument aux morts et sa fête de Camerone.

Épilogue

La réduction de la tache de Taza fut, à sa manière, un condensé de toute la guerre du Maroc : une succession de campagnes méthodiques et meurtrières, où les bataillons de la Légion combattaient un jour et bâtissaient le lendemain, face à des tribus dont le courage força l’admiration de leurs adversaires eux-mêmes. Les félicitations des chefs et les citations n’effacent pas l’autre versant de cette histoire : la dureté extrême de ces opérations de « pacification », le sort des populations dont les villages furent brûlés et les troupeaux saisis, et le trouble qu’éprouvèrent certains officiers — les témoignages laissés sur le sous-lieutenant de Gueyer en portent la trace — devant la nature de cette guerre. Trente ans plus tard, en octobre 1955, c’est d’ailleurs du Rif et du pays marmoucha, ces deux foyers que la France avait tant voulu séparer, que partit le soulèvement qui précipita l’indépendance du Maroc. Pour la famille de Georges de Gueyer, cette histoire n’est pas seulement celle d’un empire : c’est celle d’un exilé russe qui, ayant tout perdu, servit sous un drapeau d’emprunt dans l’une des guerres les plus rudes et les plus oubliées du XXe siècle.

Sources

Archives militaires relatives au 6e bataillon du 1er Étranger durant la campagne de 1923 (rapports de marche et témoignages
Pierre Soulié, « 1901-1935 : la Légion étrangère au Maroc », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2010.
« Sidi-bel-Abbès : capitale légionnaire », ibid. Abdelkader Mana, « La réduction de la “tache de Taza” 1923-1926 ».
Jean Balazuc, articles d’histoire de la FSALE (la Légion au Maroc, 1920-1926).
Général A. Guillaume, La pacification de l’Atlas central. Études et synthèses sur la guerre du Rif (1921-1926) : Herodote.net, La Vie des idées, Orient XXI, Wikipédia.

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