Le bureau des statistiques de Tachkent
Une institution née avec la conquête
Lorsque le tsar érige en 1867 le Turkestan russe en gouvernement général, confié au général Constantin von Kaufman, l’administration coloniale se heurte immédiatement à un problème très concret : elle ne sait presque rien du territoire qu’elle vient de conquérir — ni sa population exacte, ni ses ressources agricoles, ni ses structures sociales et religieuses. Comme le reste de l’empire s’était doté, par un règlement de 1860, de comités statistiques provinciaux chargés de collecter ces données pour le compte du ministère de l’Intérieur, Kaufman applique le même modèle à sa nouvelle possession : le 22 janvier 1868 est créé le comité statistique du gouvernement général du Turkestan, dont dépendent ensuite des bureaux régionaux dans chacune des provinces (oblasts) du territoire, à commencer par celles du Syr-Daria et du Sept-Rivières (Semiretchié).
Le comité régional du Syr-Daria, installé à Tachkent, siège du gouvernement général et capitale de fait de toute l’Asie centrale russe, est présidé de droit par le gouverneur militaire de la province — car le Turkestan, à la différence des gouvernements de la Russie d’Europe, est administré comme une région militaire, ses gouverneurs étant systématiquement des généraux. Cette présidence militaire donne le ton : la statistique n’y est jamais un exercice purement académique, elle est pensée d’emblée comme un outil de gouvernement d’un territoire colonisé, majoritairement musulman, et dont Saint-Pétersbourg mesure mal les équilibres internes.
Une double mission : administrer et connaître
Dans la pratique, le comité du Syr-Daria remplit deux fonctions qui se recouvrent largement. La première, la plus attendue, est administrative au sens strict : il centralise les données nécessaires à la levée de l’impôt, au recensement de la population, au suivi des récoltes et du bétail, et surtout — enjeu majeur de la colonisation du Turkestan — à l’organisation de la réinstallation de colons paysans russes et ukrainiens sur des terres prises aux communautés autochtones. Chaque année, le comité fait paraître un « Aperçu de la région du Syr-Daria » (Обзор Сыр-Дарьинской области), rapport officiel destiné au gouverneur général et, in fine, à Saint-Pétersbourg.
La seconde fonction, plus inattendue pour une simple administration statistique, est de nature savante : à partir de 1891, le comité lance une collection, le « Recueil de matériaux pour la statistique de la région du Syr-Daria » (Сборник материалов для статистики Сыр-Дарьинской области), qui paraît de façon irrégulière jusqu’en 1907 et compte finalement treize volumes. On y trouve pêle-mêle des monographies de villages russes nouvellement fondés, des études sur l’irrigation, mais aussi — et c’est ce qui frappe le lecteur d’aujourd’hui — de véritables travaux d’ethnographie consacrés aux populations sartes, ouzbèkes, kazakhes ou karakalpaks : croyances, généalogies de saints locaux, structures claniques, et surtout l’organisation du clergé musulman. Le comité fonctionne ainsi, de fait, comme une petite académie provinciale, où se croisent fonctionnaires russes et savants locaux — le plus connu de ces derniers étant Aboubakir Divaev, ancien interprète de l’administration militaire indigène, devenu en 1895 membre titulaire du comité et grand collecteur de folklore kazakh et ouzbek.
Geyer, cheville ouvrière du comité pendant quinze ans
C’est dans cette institution qu’Ivan Ivanovitch Geyer refait sa vie après son bagne. Arrivé à Tachkent au début des années 1890 comme ancien condamné politique astreint à résidence surveillée — sort classique réservé aux narodniks dont on jugeait la dangerosité éteinte mais qu’on maintenait éloignés des grands centres —, il entre en 1891 au comité statistique du Syr-Daria en qualité de secrétaire. Le poste peut sembler modeste sur le papier, mais dans la pratique administrative russe, le secrétaire d’un comité présidé nominalement par un général occupé par ailleurs à gouverner toute une province en est souvent la véritable cheville ouvrière : c’est lui qui organise le travail de collecte, corrige et met en forme les contributions, négocie l’impression à Tachkent, et signe une bonne partie des articles publiés. Geyer occupe cette fonction pendant plus de quinze ans, une longévité remarquable qui fait de lui, de facto, le principal artisan des treize volumes du Recueil.
Son œuvre personnelle s’inscrit exactement dans cette double mission du comité. Dès le premier volume, en 1891, il publie une étude intitulée « Matériaux pour l’étude des traits de la vie quotidienne de la population musulmane du Turkestan. I. Les ichans » (Материалы к изучению бытовых черт мусульманского населения Туркестана. I. Ишаны), consacrée aux chefs des confréries soufies d’Asie centrale — sujet qui, on l’a vu, n’avait rien d’anodin pour une administration coloniale obsédée par le risque d’un soulèvement religieux. En 1893, il signe « Par les villages russes de la région du Syr-Daria. Lettres de la route » (По русским селениям Сыр-Дарьинской области. Письма с дороги), premier volume consacré au district de Tchimkent — un travail de terrain, cette fois tourné vers l’autre versant de sa mission : suivre au plus près l’installation des colons russes, pierre angulaire de la politique impériale dans la région. Il collabore également, en parallèle de ce travail statistique, aux journaux locaux — le quotidien officiel Tourkestanskie Vedomosti, la revue Okraïna, et jusqu’à la revue pétersbourgeoise Severny Vestnik — se construisant ainsi une réputation de connaisseur du Turkestan qui dépasse le cercle étroit du comité.
Cette longue pratique de terrain et d’édition culmine en 1908, l’année même de sa mort, avec la publication de « Tout le Turkestan russe » (Весь Русский Туркестан), somme encyclopédique de plus de trois cents pages qui synthétise trois décennies d’accumulation statistique et ethnographique sur toute la région — geste éditorial qui n’est possible que parce que son auteur a passé l’essentiel de sa carrière au cœur même de l’appareil qui produisait cette information. Un second ouvrage, « Le Turkestan » (Туркестан), paraît à titre posthume en 1909. Sa carrière administrative suit une progression parallèle : de simple secrétaire, il finit par accéder au rang de conseiller d’État (статский советник) et au poste de vice-gouverneur de la région du Syr-Daria — l’aboutissement logique d’une vie entièrement construite dans et par cette bureaucratie du savoir colonial.
Le cas Geyer et la question du renseignement
Ce parcours éclaire directement la question, plus large, de la porosité entre statistique administrative et sécurité impériale évoquée précédemment. Geyer n’a laissé aucune trace d’un engagement dans les services de renseignement militaire proprement dits — la section de renseignement de l’état-major du district militaire du Turkestan, structure bien distincte et postérieure (formalisée en 1906), avait ses propres officiers et ses propres canaux, étrangers au comité civil où il travaillait. Mais son étude de 1891 sur les ichans illustre à elle seule, mieux qu’aucun autre exemple, l’ambiguïté structurelle du savoir produit par ce type d’institution : un texte publié dans une collection à vocation scientifique, sur un sujet — l’autorité religieuse soufie locale — qui constituait précisément l’une des préoccupations sécuritaires majeures du pouvoir colonial, singulièrement après le soulèvement d’Andijan de 1898, mené par un ichan, qui poussera d’ailleurs le gouverneur général Doukhovskoï à faire dresser un recensement exhaustif de tous les ichans du Turkestan.
Que ce travail ait servi, en pratique, aussi bien à la curiosité savante qu’aux besoins de surveillance de l’administration ne fait guère de doute ; qu’il ait été conçu dès l’origine comme un instrument d’espionnage déguisé en ethnographie est une autre affaire, pour laquelle aucune source ne permet de trancher. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est qu’Ivan Geyer a occupé, pendant l’essentiel de sa seconde vie, le poste précis où cette ambiguïté se noue : celui d’un lettré, ancien révolutionnaire devenu fonctionnaire modèle, chargé de transformer en connaissance publiable ce que l’empire avait besoin de savoir sur les peuples qu’il gouvernait.
Sources : Гейер, Иван Иванович — Википедия, Гейер И. Материалы к изучению бытовых черт мусульманского населения Туркестана. I. Ишаны, 1891, Весь Русский Туркестан — catalogue НЭБ, История статистики Казахстана — Бюро национальной статистики, Диваев, Абубакир Ахметжанович — Википедия, Ишан — Википедия, «Алые розы Востока» — КиберЛенинка.