Le front russe pendant la 1ère guerre mondiale
Préambule
Avant de s’établir en France, où il arrive en mai 1917, Grigori Ivanovitch Geyer, mon grand-père, que l’on connaît en France sous le nom de Georges de Gueyer a d’abord combattu dans l’armée impériale russe, sur le front de l’Est, en qualité d’officier du 203e régiment d’infanterie de Soukhoumi (203-й пехотный Сухумский полк).
Son parcours de guerre épouse celui de son régiment dans ce qu’il eut de plus rude. Arrivé sur le front de Varsovie (Варшава) le 14 décembre 1914, il est une première fois blessé le 2 mars 1915 lors des combats de Przasnysz (Прасныш), au nord de Varsovie. Revenu au front à la fin du mois d’avril 1915, il est de nouveau blessé entre le 16 et le 22 mai 1915, alors que son corps d’armée vient d’être précipité en Galicie pour tenter d’endiguer les conséquences de la percée allemande de Gorlice-Tarnów, dans le secteur de la forteresse de Przemyśl (Перемышль). Soigné dans un lazaret de la Croix-Rouge à Kiev (Киев), il ne rejoint son unité que le 3 août 1915, en pleine Grande Retraite, et partage dès lors le sort de son régiment sur le front de Lituanie et de Biélorussie : l’opération de Vilnius (Вильна), la liquidation de la percée de Sventsiany, puis la longue et terrible guerre de position devant Smarhon (Сморгонь), où le régiment demeure jusqu’en 1917.
En mai 1917, alors que la révolution de Février a emporté le régime tsariste et que l’armée russe se délite, Grigori Ivanovitch Geyer quitte la Russie pour la France. C’est là que commence une autre histoire — celle de Georges de Gueyer. Mais avant cette seconde vie, il y eut deux années et demie de guerre sur le front russe, au sein d’un régiment caucasien engagé dans quelques-unes des batailles les plus âpres du conflit. C’est cette première histoire que le présent article se propose de retracer.
Note sur les dates : la Russie impériale utilisait le calendrier julien, en retard de treize jours sur le calendrier grégorien en usage en Europe occidentale. Sauf mention contraire, les dates citées suivent celles des sources utilisées, principalement russes ; lorsque cela est utile, les deux dates sont indiquées, la date julienne étant donnée en premier. Les villes sont désignées par leur nom français ou usuel actuel, suivi entre parenthèses de leur nom russe de l’époque.
Le front russe de 1914 à mai 1917
Pour comprendre le parcours du 203e régiment de Soukhoumi, il faut d’abord embrasser d’un regard l’immense théâtre d’opérations sur lequel il fut engagé : le front de l’Est, qui s’étirait de la Baltique aux Carpates sur plus de mille kilomètres, et où s’affrontèrent, de 1914 à 1917, l’Empire russe d’un côté, les empires allemand et austro-hongrois de l’autre.
1914 : les illusions perdues
Fidèle à ses engagements envers la France, la Russie attaque dès août 1914, avant même l’achèvement de sa mobilisation. Deux offensives simultanées sont lancées. En Prusse-Orientale, la Ière armée du général Rennenkampf et la IIe armée du général Samsonov envahissent le territoire allemand : après le succès initial de Gumbinnen (20 août), l’opération s’achève en désastre à Tannenberg (26-30 août), où la IIe armée est encerclée et anéantie, puis lors de la première bataille des lacs de Mazurie (septembre), qui rejette les Russes hors de Prusse-Orientale. En Galicie autrichienne, en revanche, les armées russes remportent une victoire éclatante sur l’Autriche-Hongrie : Lviv (Львов, alors Lemberg pour les Autrichiens) tombe le 21 août (3 septembre) 1914, et la grande forteresse de Przemyśl est investie.
L’automne 1914 voit la guerre se déplacer vers la Pologne russe, ce « balcon polonais » qui s’avançait profondément entre la Prusse-Orientale au nord et la Galicie au sud. Les Allemands y lancent deux offensives successives en direction de Varsovie : la bataille de Varsovie-Ivangorod (septembre-octobre), qui s’achève par un net succès défensif russe, puis la bataille de Łódź (novembre), affrontement confus et sanglant à l’issue duquel les armées russes, tout en évitant l’encerclement, se replient sur des positions plus resserrées couvrant Varsovie, le long des rivières Bzoura et Rawka. C’est sur ce front stabilisé de Varsovie qu’arrive, le 14 décembre 1914, Georges de Gueyer.
1915 : l’année terrible
L’année 1915 est pour la Russie « l’année de la Grande Retraite ». Elle s’ouvre par les batailles d’hiver : la première attaque au gaz de l’histoire à Bolimów (Болимов) le 31 janvier, la seconde bataille des lacs de Mazurie en février, les combats acharnés de Przasnysz (février-mars) au nord de Varsovie. La chute de Przemyśl, le 9 (22) mars 1915, avec la capture de 120 000 soldats austro-hongrois, semble annoncer une année favorable aux armes russes.
Tout bascule le 19 avril (2 mai) 1915 : à Gorlice-Tarnów, en Galicie occidentale, les armées austro-allemandes du maréchal von Mackensen, appuyées par une concentration d’artillerie sans précédent sur ce front, percent les lignes russes. L’armée russe, minée par la « famine d’obus » (снарядный голод) et par des pertes que les renforts — parfois envoyés sans fusils — ne compensent plus, entame un repli qui va durer cinq mois. Przemyśl est reprise par l’ennemi le 3 juin, Lviv le 9 (22) juin. À l’été, le haut commandement austro-allemand tente d’encercler l’ensemble des armées russes de Pologne dans une gigantesque tenaille : c’est dans ce cadre que se livrent les batailles de Tomaszów et de Lublin-Kholm, auxquelles participe le 203e régiment de Soukhoumi. Varsovie tombe le 23 juillet (5 août) 1915, les forteresses de Kaunas (Ковно), Novogeorgievsk et Brest-Litovsk (Брест-Литовск) suivent en août. En septembre, la percée de cavalerie allemande de Sventsiany menace un moment de disloquer tout le front nord, avant d’être colmatée. Début octobre 1915, le front se stabilise enfin sur une ligne allant de Riga (Рига) à la frontière roumaine, par Daugavpils (Двинск), le lac Naratch et Smarhon (Сморгонь). La Russie a perdu la Pologne, la Lituanie et une partie de la Biélorussie ; ses armées ont subi des pertes immenses, mais elles ont échappé à l’anéantissement. Le 23 août (5 septembre) 1915, le tsar Nicolas II prend personnellement le commandement suprême, décision lourde de conséquences politiques.
1916 : l’effort et l’usure
En 1916, l’armée russe, rééquipée grâce à l’effort industriel du pays et aux livraisons alliées, reprend l’initiative. En mars, l’offensive du lac Naratch (Нарочь), lancée à la demande de la France pour soulager Verdun, s’enlise dans le dégel avec des pertes effroyables — près de 78 000 hommes — pour des gains insignifiants. En juin, l’offensive du général Broussilov contre les armées austro-hongroises de Volhynie et de Galicie remporte le plus grand succès russe de la guerre : le front autrichien est enfoncé, des centaines de milliers de prisonniers capturés. Mais l’offensive complémentaire du front Ouest à Baranavitchy (Барановичи) en juillet échoue sanglantement, et l’élan de Broussilov s’épuise à l’automne dans les marais de la Stokhod. L’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés de l’Entente, en août 1916, tourne au désastre et ne fait qu’allonger le front russe de plusieurs centaines de kilomètres. Sur le front Ouest, autour de Smarhon où se trouve le 203e régiment, la guerre de position s’installe, rythmée par les duels d’artillerie, la guerre des mines et les attaques aux gaz.
1917 : la révolution
À l’hiver 1916-1917, l’Empire russe est à bout : crise des transports, pénuries dans les villes, lassitude des troupes, discrédit de la cour. Fin février 1917 (début mars du calendrier grégorien), des émeutes de la faim à Petrograd dégénèrent en révolution ; la garnison se mutine, et le 2 (15) mars 1917, Nicolas II abdique. Un gouvernement provisoire s’installe, concurrencé par le Soviet de Petrograd, dont le fameux « ordre n° 1 » introduit les comités de soldats dans l’armée et ruine l’autorité des officiers. Au front, la discipline s’effrite, les fraternisations se multiplient, les désertions se comptent bientôt par centaines de milliers. Le gouvernement provisoire entend pourtant poursuivre la guerre aux côtés des Alliés, et prépare pour l’été une grande offensive. C’est dans cette armée en pleine décomposition que Georges de Gueyer vit ses derniers mois de service russe, avant son départ pour la France en mai 1917.
Le régiment, sa division, son corps d’armée
Un régiment caucasien à l’histoire ancienne
Le 203e régiment d’infanterie de Soukhoumi tire ses origines du régiment de mousquetaires de Penza, formé le 29 août 1805. Après diverses transformations au cours du XIXe siècle, l’unité devient le 13 décembre 1892 le régiment d’infanterie de réserve de Soukhoum, à deux bataillons, avant de recevoir le numéro 258 en 1899, puis, le 20 février 1910, lors de la grande réorganisation de l’infanterie russe, son numéro et son appellation définitifs : 203e régiment d’infanterie de Soukhoumi. Le régiment tient alors garnison à Soukhoumi (Сухум), port de la mer Noire et chef-lieu de l’Abkhazie, dans le gouvernement de Koutaïssi — aujourd’hui en Géorgie. À la mobilisation de juillet 1914, il aligne quatre bataillons ; son journal de marche, conservé aux archives militaires russes, s’ouvre le 17 juillet 1914 et court jusqu’à l’automne 1917.
La 51e division d’infanterie
Le régiment forme, avec ses trois régiments frères, la 51e division d’infanterie, l’une des divisions « caucasiennes » de l’armée impériale. Sa composition en 1914 est la suivante : la 1re brigade réunit le 201e régiment d’infanterie de Poti (Потийский) et le 202e régiment d’infanterie de Gori (Горийский) ; la 2e brigade réunit le 203e régiment de Soukhoumi et le 204e régiment d’Ardagan-Mikhaïlov (Ардагано-Михайловский) ; la 51e brigade d’artillerie fournit l’appui-feu de la division. Tous ces régiments portent des noms de villes de Géorgie et de Transcaucasie, région où ils recrutaient et tenaient garnison.
Le 2e corps d’armée du Caucase
La 51e division appartient au 2e corps d’armée du Caucase (2-й Кавказский армейский корпус), grande unité formée en 1899 à partir des troupes de la circonscription militaire du Caucase. En juillet 1914, le corps comprend, outre la 51e division, la prestigieuse division de grenadiers du Caucase (régiments d’Erivan, de Géorgie, de Tiflis et de Mingrélie), ainsi que des éléments de cavalerie, d’artillerie de corps et du génie. Contrairement aux 1er corps du Caucase, qui resta sur le front du Caucase face à l’Empire ottoman, le 2e corps fut dès l’été 1914 transporté vers le théâtre européen, où il combattit toute la guerre.
À partir du 11 décembre 1914 et jusqu’en avril 1917 — soit pendant presque toute la période où Georges de Gueyer servit au front — le corps est commandé par le général Samad bey Mehmandarov, officier d’artillerie azerbaïdjanais au caractère réputé inflexible, l’une des figures les plus remarquables de l’armée impériale, qui s’était illustré lors de la défense de Port-Arthur en 1904-1905.
Au gré des besoins du front, le corps passa successivement sous l’autorité de plusieurs armées : la Xe armée d’août à octobre 1914 ; la Ière armée du 15 novembre 1914 au 4 mai 1915 (sous les généraux Rennenkampf puis Litvinov) ; les IXe et XIIIe armées de mai à août 1915, lors de la Grande Retraite ; enfin, à partir du 19 août 1915 et jusqu’à la fin de la guerre, de nouveau la Xe armée, sur le front Ouest, dans le secteur de Smarhon.
1914 : de la mobilisation aux forêts d’Augustów
La situation du front (août-octobre 1914)
À l’automne 1914, après le désastre de Tannenberg et la retraite de Prusse-Orientale, le front nord-ouest russe est en crise. Pour rétablir la situation entre le Niémen et les forêts d’Augustów, le haut commandement constitue une nouvelle Xe armée, confiée au général Floug, chargée de reprendre l’initiative face à la VIIIe armée allemande.
Le corps du Caucase au feu
C’est au sein de cette Xe armée que le 2e corps du Caucase, arrivé du Caucase par voie ferrée, reçoit le baptême du feu sur le théâtre européen. Lors de la première opération d’Augustów (12-30 septembre 1914), le corps est engagé au cœur du dispositif : le plan du général Floug prévoit de fixer l’ennemi par une attaque frontale du 2e corps du Caucase et du 22e corps d’armée, en remontant le long du Niémen, tandis que d’autres forces débordent les forêts d’Augustów (Августов). L’offensive, lancée le 15 (28) septembre, chasse les Allemands des forêts d’Augustów, dégage Grodno (Гродно) et porte les avant-gardes russes jusqu’aux abords des lacs de Mazurie, à Stallupönen et Goldap, en territoire allemand. C’est un succès — l’un des rares de cet automne sur le front nord-ouest — mais un succès payé de combats difficiles dans un terrain boisé et marécageux.
Le transfert sur le front de Varsovie
À la fin d’octobre 1914, alors que le centre de gravité de la guerre s’est déplacé vers la Pologne centrale, le 2e corps du Caucase quitte la Xe armée. Le 15 novembre 1914, il est rattaché à la Ière armée, commandée par le général Rennenkampf, puis, après la disgrâce de celui-ci à la suite de la bataille de Łódź, par le général Litvinov. La bataille de Łódź (novembre 1914), l’une des manœuvres les plus audacieuses de la guerre, vient de s’achever : les Allemands ont échoué à encercler les armées russes, mais celles-ci ont dû abandonner Łódź et se replier sur des lignes couvrant directement Varsovie, le long de la Bzoura, de la Rawka et de la haute Vistule. C’est là, sur ce front de Varsovie péniblement stabilisé, dans les tranchées gelées de l’hiver polonais, que Georges de Gueyer rejoint le 203e régiment de Soukhoumi le 14 décembre 1914.
L’hiver 1914-1915 : Bolimów et Przasnysz
La situation du front (décembre 1914 – mars 1915)
Au tournant de 1914-1915, le front de Pologne s’est figé. Les Allemands, qui préparent pour février une grande offensive d’hiver en Prusse-Orientale (la seconde bataille des lacs de Mazurie, qui détruira le 20e corps russe dans les forêts d’Augustów), cherchent à fixer les forces russes devant Varsovie par des attaques locales. Les Russes, de leur côté, épuisés par les combats de l’automne et déjà confrontés aux premières pénuries de munitions, se contentent de tenir.
Bolimów : la première attaque au gaz de l’histoire
Le 31 janvier 1915, dans le secteur de Bolimów (Болимов), sur la Rawka, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Varsovie, l’armée allemande procède à la première attaque aux gaz de combat de l’histoire : 18 000 obus chargés de bromure de xylyle sont tirés sur les positions russes. Le froid intense neutralise en grande partie l’agent chimique, et l’attaque échoue. Le 203e régiment de Soukhoumi se trouvait alors dans le secteur de Varsovie, mais aucune source ne permet d’affirmer qu’il fut directement impliqué dans cet épisode ; il n’en demeure pas moins que ce précédent sinistre annonçait ce que le régiment et son corps d’armée connaîtraient plus tard, sous une forme bien plus meurtrière, devant Smarhon.
Przasnysz : la première blessure
En février 1915, les Allemands tentent une percée entre Varsovie et la Prusse-Orientale, en direction du Narew : c’est la première bataille de Przasnysz (Прасныш). La ville tombe le 24 février, ouvrant une brèche dangereuse au nord de Varsovie. La riposte russe est immédiate et vigoureuse : les corps de la Ière armée et les corps sibériens contre-attaquent, reprennent Przasnysz le 27 février et rejettent l’ennemi vers la frontière au terme de combats acharnés dans la neige, qui coûtent aux deux camps des dizaines de milliers d’hommes.
Le 203e régiment de Soukhoumi est engagé dans cette lutte pour couvrir la trouée du Narew. C’est là que Georges de Gueyer est blessé, le 2 mars 1915, au plus fort des combats de poursuite. Évacué, il ne retrouve son régiment qu’à la fin du mois d’avril 1915 — à la veille, sans qu’il puisse le savoir, de la plus grande catastrophe militaire que la Russie ait connue depuis le début de la guerre.
Mai 1915 : Gorlice-Tarnów et la bascule en Galicie
La situation du front (avril-mai 1915)
Le 19 avril (2 mai) 1915, la XIe armée allemande de Mackensen et la IVe armée austro-hongroise percent le front de la IIIe armée russe entre Gorlice et Tarnów, en Galicie occidentale. La préparation d’artillerie — près de mille pièces concentrées sur un front étroit — pulvérise les défenses russes. En quelques jours, la IIIe armée est disloquée ; en quelques semaines, c’est tout le dispositif russe en Galicie qui s’effondre. Deux faiblesses structurelles, bien documentées par l’historien militaire russe Alexeï Oleinikov, expliquent l’ampleur du désastre : la « famine d’obus », qui condamne l’artillerie russe au silence face aux ouragans de feu ennemis, et l’épuisement des unités de première ligne, dont les renforts arrivaient parfois sans fusils, réduits à ramasser les armes des tués. Le haut commandement russe jette dans la brèche tout ce qu’il peut prélever ailleurs — et notamment les corps caucasiens.
Le 2e corps du Caucase sur le San : la seconde blessure
Début mai 1915, le 2e corps du Caucase quitte le front de Varsovie et fait mouvement vers le sud, vers la Galicie, où il est engagé dans les combats qui accompagnent le repli général sur le San et la défense du secteur de la forteresse de Przemyśl (Перемышль), reprise par les Russes en mars et de nouveau menacée. La situation y est critique : les armées russes perdent pied les unes après les autres, et le corps est jeté dans la bataille pour colmater la jointure béante ouverte entre la IIIe et la VIIIe armée après les combats de Lubaczów.
C’est dans ces combats que Georges de Gueyer est blessé pour la seconde fois, entre le 16 et le 22 mai 1915, lors de la défense du secteur de Przemyśl. La forteresse retombera aux mains des Austro-Allemands le 3 juin. Évacué vers l’arrière, il est soigné dans un lazaret de la Croix-Rouge à Kiev (Киев). Sa convalescence, longue, le tient éloigné du front jusqu’au début du mois d’août 1915. Il échappe ainsi — le hasard des blessures faisant parfois office de providence — aux deux grandes batailles que son régiment va livrer au cœur de l’été : Tomaszów et Lublin-Kholm.
Le groupement Olokhov et la naissance de la XIIIe armée
Pour couvrir la jointure entre la IIIe et la VIIIe armée, un groupement d’armée ad hoc est constitué le 1er juin 1915 sous le commandement du général d’infanterie Vassili Alexandrovitch Olokhov, officier d’état-major que le colonel Boris Geroua décrivait comme « calme et compétent ». Ce groupement, qui comprend notamment le 2e corps du Caucase, se transforme progressivement en une véritable armée autonome : la XIIIe armée, officiellement constituée le 12 juin 1915 et rattachée, avec la IIIe armée, au front nord-ouest.
La seconde bataille de Tomaszów (13-16 juin 1915)
La situation du front (juin 1915) : les « Cannes stratégiques d’été »
Prenant acte du succès de Gorlice, le haut commandement austro-allemand vise désormais un objectif bien plus ambitieux : encercler la totalité des armées russes stationnées dans le « balcon polonais », entre Vistule et Boug. Ce plan, connu sous le nom de « Cannes stratégiques d’été » — en référence à la bataille d’anéantissement livrée par Hannibal en 216 av. J.-C. —, prévoit une double tenaille : au nord, le groupe d’armées du général von Gallwitz doit frapper depuis le Bas-Narew en direction de Przasnysz ; au sud, la XIe armée allemande et la IVe armée austro-hongroise doivent remonter vers le nord entre le Boug et la Vistule, en direction de la ligne stratégique Lublin – Kholm – Kovel. C’est l’exécution de ce second bras de la tenaille qui va directement frapper le 203e régiment de Soukhoumi et sa division.
La bataille
Le 13 juin 1915 s’ouvre la seconde bataille de Tomaszów (Томашов ; aujourd’hui Tomaszów Lubelski, en Pologne) — la première ayant eu lieu l’année précédente, lors de la bataille de Galicie de 1914. Elle oppose le groupement Olokhov (future XIIIe armée), appuyé par des éléments de la IIIe armée, à la XIe armée allemande de Mackensen et à l’aile droite de la IVe armée austro-hongroise de l’archiduc Joseph-Ferdinand.
Le commandement germano-autrichien applique une tactique éprouvée : frapper la jointure entre deux armées — ici entre la IIIe armée russe et le groupement Olokhov. L’assaut des corps allemands de la Garde, des 10e, 22e et 41e corps de réserve et du 6e corps austro-hongrois tombe sur le flanc gauche du 24e corps d’armée russe et sur les corps de droite du groupement Olokhov : le 2e corps du Caucase et le 23e corps d’armée. Le rapport de forces est écrasant : le 2e corps du Caucase, exsangue, n’aligne que 5 300 baïonnettes au 3 juin, quand les huit divisions allemandes engagées en comptent 55 000 à 60 000, sans compter les divisions autrichiennes.
Les combats les plus violents se déroulent d’abord autour de Narol-Miasto, où la division de grenadiers du Caucase affronte le 14 juin la 41e division hongroise de landwehr : les régiments d’Erivan et de Géorgie y livrent un combat acharné, immortalisé dans les mémoires du lieutenant K. Popov, avant de devoir se replier au-delà de la frontière russo-autrichienne. Dans les jours suivants, la même séquence se répète pour tout le corps — résistance acharnée de jour, repli contraint la nuit sous la menace d’un débordement des flancs — jusqu’à ce que la ligne se stabilise, le 16 juin, sur le front Krasnystaw (Красностав) – Hrubieszów (Грубешов). C’est précisément là que les sources situent les régiments de la 51e division : le lieutenant Popov note qu’à la fin de l’opération, le régiment d’Erivan « s’appuya de son flanc sur la chaussée de Zamość [Замостье], avec à sa droite les hommes de Gori » — les fantassins du 202e régiment de Gori, aux côtés desquels se trouvait le 203e de Soukhoumi.
Le 204e régiment d’Ardagan-Mikhaïlov se distingue quant à lui lors des combats de couverture menés autour de Tomaszów les 15 et 16 juin aux côtés d’un détachement d’automitrailleuses russes Austin, dont le journal de marche rapporte que « le commandant du bataillon du régiment d’infanterie d’Ardagan […] estimait la force de ce peloton [de deux blindés] à un régiment d’infanterie et quart » — hommage indirect à ces automitrailleuses qui couvrirent la retraite du corps en anéantissant, embusquées, un bataillon allemand entier près du village d’Izbica.
Après quatre jours de combats d’une rare intensité, la bataille s’achève sans percée décisive de l’ennemi, mais au prix de pertes lourdes : selon les archives de l’état-major de la XIIIe armée, entre le 13 et le 28 juin 1915, le 2e corps du Caucase perd officiellement 34 officiers et 61 hommes de troupe — chiffre que l’historiographie juge très sous-estimé, la seule division de grenadiers du Caucase ayant perdu près d’un millier d’hommes. Le général Ivanov, commandant en chef du front sud-ouest, résumera avec amertume : « Ce n’est ni l’art de la manœuvre, ni les qualités combattantes du soldat ennemi, mais la seule supériorité du feu d’artillerie […] qui a pu briser la fermeté et l’opiniâtreté de nos vaillantes troupes. »
L’interlude du Tanev
Repoussée de ses positions à l’issue de la bataille de Tomaszów, la IIIe armée russe doit encore affronter, du 18 au 25 juin, une nouvelle offensive austro-allemande sur le Tanev — opération distincte mais directement enchaînée, qui voit notamment le 24e corps d’armée résister quatre jours durant aux assauts de l’essentiel de la XIe armée allemande. C’est dans ce contexte de pression continue que se prépare, début juillet, le second acte de la tenaille : la bataille de Lublin-Kholm.
La bataille de Lublin-Kholm (9-22 juillet 1915)
La situation du front (juillet 1915)
Fin juin, l’ensemble des forces du front nord-ouest est réorganisé en trois groupes d’armées — Nord, Centre et Sud. C’est le groupe Sud qui va supporter tout le poids de la bataille de Lublin-Kholm, l’une des plus importantes opérations défensives menées par l’armée russe au cours de l’été 1915. Ce groupe rassemble, du nord au sud, la IVe armée, la IIIe armée et la XIIIe armée — c’est au sein de cette dernière, dans le 2e corps du Caucase, que se trouvent la 51e division et le 203e régiment de Soukhoumi. Au même moment, au nord du « balcon polonais », le groupe von Gallwitz déclenche la troisième bataille de Przasnysz et progresse vers le Narew : la tenaille se referme des deux côtés, et la question n’est bientôt plus de savoir si les armées russes de Pologne se replieront, mais si elles en auront le temps.
Trois axes structurent la bataille au sud. Le premier, en direction de Lublin (Люблин), oppose la IVe armée russe à la IVe armée austro-hongroise. Le deuxième, sur l’axe Chełm (Холм) – Brest-Litovsk, oppose la IIIe armée russe au gros de la XIe armée allemande de Mackensen. Le troisième, sur l’axe Volodymyr-Volynskyï (Владимир-Волынский) – Kovel (Ковель), oppose la XIIIe armée russe — celle du 203e de Soukhoumi — au 6e corps austro-hongrois et à la toute nouvelle armée allemande du Boug du général von Linsingen, dont la mission explicite est de couper la voie ferrée stratégique Lublin – Kholm – Kovel, artère vitale du ravitaillement russe en Pologne.
Le 9 juillet : l’assaut de Maïdan-Khouta
C’est sur ce troisième axe que s’illustre le plus directement le 203e régiment de Soukhoumi. Le 9 juillet, premier jour de la bataille, les armées du groupe Sud tentent de devancer l’attaque ennemie par une série d’offensives locales destinées à ressaisir l’initiative. Sur le front du 2e corps du Caucase, la 51e division, renforcée du 221e régiment d’infanterie de Roslavl, reçoit l’ordre de reprendre ses positions en lisière du bois au sud du village de Maïdan-Khouta. La mission est répartie entre trois régiments : le 221e de Roslavl doit s’emparer, depuis le village de Krasne, des tranchées abandonnées la veille ; le 202e de Gori doit progresser depuis Turovets vers Maïdan-Khouta et enlever le bois retranché au sud du village ; le 203e de Soukhoumi, enfin, reçoit l’ordre de progresser lui aussi depuis Turovets pour réoccuper les tranchées perdues la veille à l’ouest de la ferme de Feliksov.
L’attaque, lancée à quatre heures du matin sous le feu d’une artillerie ennemie qui ouvre dès l’aube sur les éclaireurs russes, se transforme en un combat d’une extrême violence. Après avoir subi de lourdes pertes face aux mitrailleuses allemandes retranchées, les régiments russes emportent le bois à la baïonnette dans une série d’assauts croisés ; les fuyards allemands sont fauchés par le feu de la 3e batterie de la 51e brigade d’artillerie, positionnée au sud-ouest de Turovets. Deux batteries allemandes entières — six canons — sont enlevées à la baïonnette, leurs servants tués ou capturés, ainsi que deux mitrailleuses et une automobile sanitaire.
À l’issue du combat, le 221e de Roslavl occupe le bois à l’ouest du ravin de Maïdan tandis que le 203e de Soukhoumi atteint la lisière sud du bois à l’est du même ravin — l’un et l’autre ayant, dans ce corps à corps, contribué à infliger à l’ennemi plus d’un millier de pertes, pour l’essentiel dans la 35e division de réserve du corps des Beskides. Un témoin décrit un champ de bataille macabre : « Plus de 500 cadavres allemands restèrent sur le terrain, certaines tranchées étaient entièrement comblées de corps. » Mais ce succès local, faute d’être exploité par les unités voisines restées passives, ne put être transformé en percée : rassemblant ses réserves et son artillerie lourde, l’ennemi contre-attaqua dans la soirée et refoula le 2e corps du Caucase sur ses positions de départ.
Teriatine, la chute de Kholm et le repli final
Après cette phase de résistance active, la situation se dégrade. Le 16 juillet, une percée ennemie sur le front des IVe et IIIe armées contraint le haut commandement à ordonner un repli général. Sur le secteur de la XIIIe armée, la bataille se cristallise autour du village de Teriatine, défendu conjointement par les 2e et 3e corps du Caucase — une source allemande reconnaît que « l’armée du Boug se heurta à une résistance opiniâtre » à cet endroit, précisant que « les deux corps du Caucase, postés à Teriatine et Oukhagne, ne laissèrent aucune chance de succès » à l’ennemi pendant toute une journée. Ce n’est qu’après une préparation d’artillerie massive que la 107e division allemande s’empare, le 17 juillet, du village en ruines.
Ce succès local ouvre une brèche dans le dispositif de la XIIIe armée dès le 18 juillet. Le 19 juillet, Chełm (Холм) — cité épiscopale orthodoxe que les chroniqueurs allemands décrivent avec émotion comme une « citadelle de la foi orthodoxe en terre d’autres confessions » — tombe aux mains des troupes de von Linsingen. Le 22 juillet, Lublin est évacué à son tour, puis la forteresse d’Ivangorod (Ивангород ; aujourd’hui Dęblin). La bataille s’achève : en dépit du recul final, les armées russes ont conservé leur cohésion et se sont repliées en bon ordre sur une nouvelle ligne fortifiée. Les « Cannes » rêvées par le commandement allemand n’ont pas eu lieu : il n’y aura pas d’anéantissement des armées russes de Pologne.
Août-septembre 1915 : la retraite vers le nord et l’opération de Vilnius
Le retour de Georges de Gueyer
C’est le 3 août 1915, au lendemain de ces grandes batailles, que Georges de Gueyer, rétabli, rejoint son régiment. Il retrouve une unité éprouvée par deux mois de combats presque ininterrompus, prise dans le mouvement général de la Grande Retraite : Varsovie est tombée le 23 juillet (5 août), et tout le front russe reflue vers l’est.
La situation du front (août 1915)
En août 1915, les Allemands poursuivent leur pression sur tout le front. Les grandes forteresses de la Pologne et de la Lituanie russes, orgueil de l’ingénierie militaire impériale, tombent les unes après les autres : Kaunas (Ковно) le 22 août, avec ses 1 300 canons ; Novogeorgievsk ; puis Brest-Litovsk. Le 2e corps du Caucase, retiré du front sud, est transféré le 19 août 1915 à la Xe armée du général Radkevitch, qui couvre Vilnius (Вильна). Le maréchal Hindenburg cherche alors à réaliser au nord ce que Mackensen n’a pu accomplir au sud : envelopper l’aile droite russe par une grande manœuvre en Lituanie.
Vilnius et la percée de Sventsiany
Début septembre 1915, la Xe armée allemande d’Eichhorn attaque en direction de Vilnius. Le 9 septembre, la cavalerie allemande — six divisions du 6e corps de cavalerie — perce le front au nord de la ville, s’empare de Sventsiany (Свенцяны ; aujourd’hui Švenčionys, en Lituanie) le 12, et se répand dans les arrières russes : c’est la fameuse « percée de Sventsiany », dernière grande manœuvre de cavalerie du front de l’Est. Les cavaliers allemands atteignent les lacs Naratch et Svir, coupent la voie ferrée Vilnius – Maladzetchna (Молодечно), poussent des pointes jusqu’à Smarhon (Сморгонь), Vileïka (Вилейка) — qui tombe — et les abords de Maladzetchna, semant la désorganisation jusqu’à cent kilomètres derrière le front.
La riposte du général Alexeïev, commandant les armées du front, est énergique : Vilnius est abandonnée le 18 septembre pour raccourcir le front, tandis que des corps prélevés sur d’autres secteurs — dont le corps de la Garde et le 2e corps du Caucase — sont jetés au-devant de la percée, et qu’une IIe armée reconstituée contre-attaque vers le nord. Les marches sont épuisantes, les combats confus et violents : Smarhon est reprise le 20 septembre, Vileïka le 23-24 septembre au terme de combats acharnés, et la cavalerie allemande, épuisée et sans soutien d’infanterie, est refoulée vers les marais du lac Naratch. Le 19 septembre (2 octobre) 1915, la percée de Sventsiany est officiellement liquidée.
Le 203e régiment de Soukhoumi participe pleinement à cette campagne au sein de la Xe armée : batailles défensives devant Vilnius, marches forcées vers l’est, combats de colmatage de la percée. Début octobre 1915, le front se stabilise sur la ligne lac Droūkchiaï – lac Naratch – Smarhon, qui ne bougera pratiquement plus pendant deux ans. La Grande Retraite est terminée. Pour le régiment comme pour toute l’armée russe, une autre guerre commence : la guerre de position.
Smarhon, 1915-1917 : les 810 jours
Le front s’enterre
À la fin de 1915, les adversaires, épuisés, s’enterrent face à face devant Smarhon (Сморгонь), petite ville biélorusse sur la Vilia dont le nom va devenir, pour toute une génération de soldats russes, synonyme d’enfer. Les Allemands coulent du béton — leurs casemates grises se voient encore aujourd’hui à la sortie ouest de la ville — ; les Russes creusent des labyrinthes de tranchées et de boyaux qui s’enfoncent à trois ou cinq kilomètres vers l’arrière, construisent des dizaines de kilomètres de voies ferrées étroites, jettent des ponts et des bacs sur la Vilia. La ville elle-même, écrasée par l’artillerie, n’est bientôt plus qu’un champ de ruines : la revue Niva la qualifie en 1916 de « ville morte ». La défense de Smarhon durera 810 jours, de septembre 1915 au grand armistice de décembre 1917 — seule ville du front de l’Est, de la Baltique à la mer Noire, à avoir été défendue aussi longtemps et aussi opiniâtrement. Un dicton naquit dans les tranchées russes : « Qui n’a pas été à Smarhon n’a pas vu la guerre. »
C’est dans ce secteur — Smarhon et, un peu au sud, Kreva (Крево) — que le 2e corps du Caucase, avec la 51e division et le 203e régiment de Soukhoumi, tient les lignes de la Xe armée à partir de la fin de 1915 et pendant toute l’année 1916. La vie quotidienne y est celle de toutes les guerres de position : bombardements incessants, coups de main, guerre des mines — en juin 1916, les sapeurs russes creusent un tunnel sous la cote 72,9, au nord de la ville, et la font sauter avant de l’enlever d’assaut —, aviation et ballons d’observation, et surtout, spécialité sinistre du secteur, les gaz de combat.
Les attaques aux gaz de 1916
Dès le 12 octobre 1915, les Allemands avaient inauguré l’arme chimique sur le front de Smarhon. À partir d’avril 1916, les attaques aux gaz entrent dans le quotidien. Le 2 juillet 1916, une vague de chlore pénètre à plus de vingt kilomètres en direction de Maladzetchna, empoisonnant plus de deux mille hommes des 64e et 84e divisions ; les fantassins allemands montent à l’assaut en masque à gaz, la baïonnette dans une main et, dans l’autre, une massue hérissée de clous pour achever les asphyxiés — sans parvenir toutefois à percer. Dans la nuit du 2 au 3 août 1916, c’est la division de grenadiers du Caucase — la division sœur de la 51e au sein du 2e corps — qui subit, près de la gare de Smarhon, huit vagues de gaz successives : environ trois mille grenadiers sont empoisonnés, dont des centaines mortellement, mais l’attaque allemande qui suit est repoussée. Le 6 septembre 1916, les Russes rendent la pareille : première attaque au gaz de l’armée russe, treize tonnes d’agents chimiques déversées en quinze minutes sur les tranchées allemandes de la cote 72,9.
Le secteur de Smarhon vit passer bien des hommes promis à la célébrité : l’écrivain Mikhaïl Zochtchenko, lieutenant au 16e régiment de grenadiers de Mingrélie, gazé dans ce secteur ; Valentin Kataïev, engagé volontaire d’artillerie ; le futur maréchal soviétique Rodion Malinovski, mitrailleur, blessé en octobre 1915 ; le futur maréchal Boris Chapochnikov, qui commanda en 1917 le régiment de Mingrélie ; ou encore la propre fille de Léon Tolstoï, Alexandra, qui dirigeait un hôpital militaire à Zalessié, à l’est de la ville.
La situation du front en 1916 : Naratch, Broussilov, Baranavitchy
Pendant que le 203e régiment tient ses tranchées, la guerre continue autour de lui. En mars 1916, à vingt kilomètres à peine au nord de Smarhon, entre le lac Naratch (Нарочь) et le lac Vichnevskoïe, la IIe armée russe lance l’offensive dite du lac Naratch (5-17 mars, soit 18-30 mars du calendrier grégorien), déclenchée à la hâte à la demande des Alliés pour soulager Verdun. Menée dans le dégel, sur un terrain transformé en marécage, contre des défenses intactes, elle s’effondre avec près de 78 000 hommes perdus pour quelques centaines de mètres de terrain — l’un des épisodes les plus sombres de la guerre russe. Les unités de la Xe armée, dont la 51e division, appuient l’opération et en subissent le contrecoup dans leur secteur.
En juin 1916, l’offensive Broussilov embrase le front sud-ouest et ébranle l’Autriche-Hongrie ; pour l’accompagner, le front Ouest — celui du 203e — lance en juillet l’offensive de Baranavitchy (Барановичи), qui échoue sanglantement contre les défenses allemandes. Le secteur de Smarhon, lui, reste un front de fixation : on s’y bat pour des saillants, des entonnoirs de mine et des lisières de bois, dans une usure sans gloire et sans fin.
1917 : la révolution et le départ
La situation du front (hiver 1916 – printemps 1917)
Au début de 1917, l’armée russe est, sur le papier, plus forte que jamais : mieux armée, mieux pourvue en munitions qu’à aucun moment de la guerre. Mais le pays, lui, n’en peut plus. Fin février 1917, la révolution éclate à Petrograd ; le 2 (15) mars, Nicolas II abdique. La nouvelle se répand sur le front en quelques jours, accueillie dans les tranchées de Biélorussie par des sentiments mêlés — espoir, stupeur, inquiétude. L’« ordre n° 1 » du Soviet de Petrograd, qui institue les comités de soldats et abolit les marques extérieures de la subordination, désagrège en quelques semaines la discipline patiemment reconstruite. Autour de Smarhon comme ailleurs, les meetings se multiplient dans les cantonnements de l’arrière, à Zalessié et à Belaïa ; les fraternisations avec l’ennemi gagnent les premières lignes ; les ordres sont discutés, les offensives votées. En avril 1917, le général Mehmandarov, qui commandait le 2e corps du Caucase depuis décembre 1914, quitte son commandement.
Le départ pour la France
C’est dans cette armée en dissolution que Georges de Gueyer prend, en mai 1917, le chemin de la France. Il quitte un régiment qu’il a suivi de la Vistule au San et du San à la Vilia, deux fois blessé, témoin de la Grande Retraite et de l’interminable veillée de Smarhon. Il ne verra pas la fin du 203e régiment de Soukhoumi : en juillet 1917, lors de l’éphémère offensive Kerenski, la Xe armée tentera une dernière percée entre Smarhon et Kreva — seize divisions d’infanterie, huit cents canons, et parmi les unités engagées le 2e corps du Caucase ; malgré la rupture des premières lignes allemandes, l’infanterie, gagnée par la lassitude révolutionnaire, refusera d’exploiter, et l’offensive s’effondrera en quatre jours. Parmi les tués du 22 juillet 1917 figure un officier du 203e, le capitaine en second Ivan Mikhaïlovitch Kondratiev — l’un des derniers morts au combat du régiment, qui sera dissous, comme toute la vieille armée russe, au début de 1918, après l’armistice conclu en décembre 1917 à Soly, à dix kilomètres à l’ouest de Smarhon.
Conclusion
De la mobilisation de juillet 1914 à la révolution de 1917, le 203e régiment d’infanterie de Soukhoumi aura été de presque tous les grands rendez-vous du front de l’Est : les forêts d’Augustów en 1914, le front de Varsovie et Przasnysz durant l’hiver 1914-1915, la Galicie au lendemain de Gorlice-Tarnów, Tomaszów et Lublin-Kholm au plus fort de la Grande Retraite, l’opération de Vilnius et la liquidation de la percée de Sventsiany, enfin les 810 jours de Smarhon. Régiment de province, sans le prestige de la Garde ni la légende des grenadiers du Caucase qui combattaient à ses côtés, il a porté sa part — et une part lourde — de l’effort de guerre russe, dans cette infanterie anonyme qui recula pied à pied pendant l’été 1915 sans jamais se laisser détruire, et qui tint ensuite deux ans dans la boue de Biélorussie.
Le parcours de Grigori Ivanovitch Geyer — Georges de Gueyer — épouse fidèlement celui de cette unité : arrivé au front à vingt kilomètres de Varsovie en décembre 1914, blessé à Przasnysz en mars 1915, blessé de nouveau devant Przemyśl en mai, revenu pour la retraite de Lituanie et la guerre de position de Smarhon, parti enfin pour la France en mai 1917, quand l’armée qu’il avait servie cessait d’exister. Son histoire individuelle, comme celle de son régiment, rappelle ce que fut la guerre sur le front de l’Est : une guerre de mouvement démesurée, puis une guerre d’usure implacable, menées par des hommes dont l’endurance força l’admiration de leurs adversaires mêmes — et dont la mémoire, dispersée par la révolution et l’exil, méritait d’être rassemblée ici.
Sources
Articles familiaux :
- 203-й пехотный Сухумский полк, portail « Память героев Великой войны » (gwar.mil.ru/army/294) — journaux de marche du régiment, 1914-1917.
- 203-й пехотный Сухумский полк, wiki « Офицеры русской императорской армии » (ria1914.info).
- Историческая справка по 203-му пехотному Сухумскому полку (antologifo.narod.ru).
- 2-й Кавказский армейский корпус — historique, composition et commandants (racechrono.ru ; ru.wikipedia.org).
- Алексей Олейников, série d’articles sur les batailles de Tomaszów, du Tanev et de Lublin-Kholm, 1915 (btgv.ru).
- Виленская стратегическая операция 1915 г. — Свенцянский прорыв (btgv.ru ; gwar.mil.ru/events/67).
- Битва при Августове (1914) ; Первая Августовская операция (ru.wikipedia.org ; military.wikireading.ru).
- Владимир Лигута, « 810-дневное противостояние у Сморгони (1915-1917) » (zapadrus.su).
- Оборона Сморгони (ru.wikipedia.org) ; Газовая атака немцев против русских войск под Сморгонью (history.milportal.ru) ; Две газовые атаки 1916-го (btgv.ru).
- Кавалеры ордена Святого Георгия — героев Сморгони и Крево (war.srbsmorgon.by).