Destins d’un émigré russe : Biographie de Georges de Gueyer

L’histoire des émigrés russes blancs en France après la révolution de 1917 est jalonnée de trajectoires héroïques, de bouleversements identitaires et d’adaptations parfois douloureuses. La vie de Georges de Gueyer — né Grigori Ivanovitch Geyer — incarne de façon saisissante cette génération d’officiers d’élite, passés des confins de l’Empire tsariste aux tranchées de Champagne, avant de prêter leur épée à la France sous le soleil de Madagascar et dans les djebels du Maroc.

I. Jeunesse au Turkestan et formation militaire (1893–1914)

Origines familiales à Tachkent

Grigori Ivanovitch Geyer naît le 29 juillet 1893 selon le calendrier julien alors en vigueur (ce qui correspond au 10 août 1893 dans le calendrier grégorien) à Tachkent, capitale du Turkestan, le vaste empire colonial russe en Asie centrale. Il grandit au sein d’une famille de la bourgeoisie administrative de l’Empire. Son père, Ivan Fiodorovitch Geyer, est un haut fonctionnaire respecté, conseiller de cour et directeur du bureau de statistiques du Turkestan. Sa mère, Olga Georguievna Geyer (née Golenkovskaia), s’investit dans la vie locale et a probablement fondé une bibliothèque publique à Tachkent en 1903, installée au 7 rue Pouchkine, qu’elle gère jusqu’en juin 1907.

Grigori évolue au milieu d’une fratrie comprenant un frère, Vladimir, et plusieurs sœurs, parmi lesquelles Zinaida (Zina), Varvara et Elizavetta. Cette dernière connaîtra un destin tragique : restée à Tachkent, elle sera arrêtée par la police politique le 3 décembre 1935 et assassinée par la terreur stalinienne.

                  Ivan Ivanovitch GEYER
               m. Olga Georguievna GOLENKOVSKAIA
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    GRIGORI     Zinaida     Varvara   Elizavetta   Vladimir
   (Georges)    (Zina)                 (d. 1935)

Le moule des Cadets et l’école militaire

Fils d’officier et de haut fonctionnaire, le jeune Grigori est naturellement orienté vers la carrière des armes. Il intègre très jeune le 2e corps de cadets d’Orenbourg, une institution créée en 1887 spécifiquement pour éduquer les fils des officiers basés au Turkestan. C’est dans cette école rigoureuse, calquée sur le modèle militaire prussien, qu’il reçoit sa première instruction. La langue étrangère privilégiée y est l’allemand, qu’il maîtrise parfaitement, contrairement au français qui lui est alors totalement étranger.

Il complète ensuite son parcours à l’école militaire de Moscou. Après une année d’études intensives, il en sort diplômé le 1er octobre 1914 avec le grade de sous-lieutenant. Il a tout juste 19 ans, et la Première Guerre mondiale fait rage depuis deux mois.

II. La Grande Guerre : Du front russe aux tranchées françaises (1914–1917)

Le baptême du feu et l’offensive Broussilov

À sa sortie de l’école, le sous-lieutenant Geyer est d’abord affecté à un bataillon de marche à l’intérieur de la Russie, avant de rejoindre une unité combattante de première ligne : le 203e régiment d’infanterie de Soukhoumi (originaire du Caucase). On lui confie le commandement de la 15e compagnie de mitrailleurs.

Le 10 décembre 1914, son régiment est projeté sur le front de Varsovie. Commencent alors deux années de combats d’une violence extrême contre les armées centrales :

  • 2 mars 1915 : Il est blessé une première fois au combat.
  • 29 avril 1915 : À peine rétabli, il retourne au front, cette fois en Galicie, toujours au sein du même régiment.
  • 19 mai 1915 : Il est grièvement blessé pour la seconde fois. Cette blessure lui impose une longue hospitalisation jusqu’au 2 août 1915. Durant cette convalescence, il pourrait s’être rendu à l’arrière à Kozlovka (en république de Tchouvachie), sur les bords de la Volga près de Kazan, qui disposait d’un hôpital militaire nouvellement construit recevant les blessés du 203e de Soukhoumi.

De retour au front dans le secteur balte, Grigori prend le commandement de la 8e compagnie. Ses qualités de chef de section et sa bravoure lui valent d’être promu lieutenant le 1er janvier 1916. À l’été 1916, il participe en première ligne à la célèbre offensive du général Broussilov.

Pour ses actes de courage répétés sur le front oriental, son livret de service mentionne l’obtention des plus hautes distinctions tsaristes : l’Ordre de Sainte-Anne (3e et 2e classe), l’Ordre de Saint-Stanislas (3e et 2e classe), ainsi qu’un Sabre d’honneur avec la mention « Pour la bravoure » (За храбрость).

L’odyssée du Corps expéditionnaire russe en France

Désireux de poursuivre la lutte aux côtés des Alliés, il se porte volontaire pour intégrer les brigades russes envoyées combattre en France. Incorporé au sein de la 3e brigade, il embarque à Arkhangelsk les 18 et 19 août 1916 à bord du navire Phrygie, qui transporte l’état-major de la brigade et trois compagnies de mitrailleuses. Le bâtiment traverse les mers du Nord et accoste à Brest à la fin de l’été. De là, Grigori et ses hommes sont acheminés vers le camp de Mailly dans la Marne, où ils arrivent le 4 septembre 1916.

Intégré au 5e régiment russe, il est envoyé en première ligne dans l’enfer des tranchées de Champagne. Grigori s’illustre lors des vagues d’assaut de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames au printemps 1917, ce qui lui vaut une proposition pour le grade de capitaine.

Cependant, la révolution de Février à Saint-Pétersbourg brise la cohésion des troupes. En été 1917, une partie du corps expéditionnaire se mutine au camp de La Courtille (Creuse). Resté fidèle aux officiers et aux Alliés, Grigori participe activement à la résolution de la crise en septembre 1917 en commandant l’une des compagnies de mitrailleuses qui lance l’assaut final pour libérer le camp. En raison du chaos politique entourant la chute du régime tsariste, sa nomination au grade de capitaine ne sera jamais officiellement validée.

III. Le tournant de 1918 : Mariage à Nice et intégration dans l’armée française

Fin 1917, après la dissolution du corps expéditionnaire, il refuse de déposer les armes et s’engage dans la prestigieuse Légion russe. Il est versé au 8e régiment de zouaves de la fameuse Division marocaine commandée par le général Dagan. C’est au contact quotidien des soldats français qu’il apprend la langue « sur le tas », n’ayant jamais pris de cours formels de français auparavant. En vertu de son engagement, il est versé automatiquement dans l’armée française au printemps 1918.

Une nouvelle identité et un mariage mondain

Fin juin 1918, Georges est à nouveau blessé au combat et évacué vers l’arrière pour sa convalescence. Il choisit la Côte d’Azur et s’établit à Nice.

C’est dans cette cité, refuge d’une importante communauté d’émigrés russes, qu’il épouse le 22 août 1918 (le 16 août selon le calendrier julien de l’église russe de Nice) la jeune Elena Vladimirovna Berednikova (dite Nelly). Ce mariage consacre son intégration dans la haute société des exilés. Les témoins de l’union sont prestigieux : pour Grigori, le comte André Alexeievitch Olsoufieff ; pour Nelly, le colonel Guiorgui Lissovsky et le célèbre peintre et illustrateur de la cour impériale, Serguei Sergueievitch Solomko.

C’est à cette période charnière que l’officier opère une double falsification de son état civil, courante chez les réfugiés de l’époque pour régulariser leur situation administrative ou atténuer des écarts d’âge :

  1. La francisation et la particule : Grigori Ivanovitch Geyer devient officiellement Georges de Gueyer. L’ajout de la particule est fortement encouragé par son beau-père, Vladimir Berednikoff, soucieux de souligner les racines nobles de la famille. Le choix du prénom Georges est un hommage mnémonique à son grand-père maternel, Georgui.
  2. Le rajeunissement : Sur ses nouveaux papiers français, il se rajeunit de deux ans, déclarant être né le 5 mai 1895. Le choix du 5 mai (23 avril en vieux style) correspond exactement à la fête de la Saint-Georges, un repère simple pour ne jamais se couper dans ses déclarations.

IV. L’aventure coloniale à Madagascar (1918–1920)

Le 4 septembre 1918, sa convalescence prend fin. Le 11 octobre 1918, il est officiellement admis dans l’armée française à titre étranger. Alors que la fin de la guerre approche et que la Légion russe s’étiole, l’intégration des officiers étrangers est facilitée. Il intègre la Légion étrangère, qui le met aussitôt à la disposition des troupes coloniales.

Nommé chef de section au 22e bataillon colonial, il s’installe temporairement à Marseille avec Nelly dans l’attente d’un embarquement pour l’océan Indien. Sa destination est le bataillon d’infanterie coloniale de Diégo-Suarez, où il doit servir à la 2e compagnie à Antisrane.

[15 Janv 1919] Embarquement à Marseille (Navire "L'Île de la Réunion")
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[Début Fév 1919] Arrivée à Diégo-Suarez (Madagascar)
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[Mars - Nov 1919] Service sous le Commandant Huard (Contraction du paludisme)
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[18 Déc 1919] Départ de Diégo-Suarez (Navire "L'Orénoque")
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[11 Janv 1920] Retour à Marseille et démobilisation

Après plusieurs reports, le couple embarque le 15 janvier 1919 à bord du navire L’Île de la Réunion. Le voyage dure trois semaines ; ils débarquent à Diégo-Suarez au début du mois de février 1919.

Un officier modèle mais affaibli

Pendant onze mois, Georges de Gueyer donne entière satisfaction à sa nouvelle patrie. Son chef de bataillon, le commandant Huard, consigne des appréciations élogieuses dans son livret militaire, saluant un officier calme, tenace et très studieux, représentant une excellente recrue pour l’avenir.

À Madagascar, Georges noue des relations durables. Il rencontre le commandant Gay, ainsi que le père de Suzanne Borel (future diplomate de renom et épouse du résistant Georges Bidault). C’est d’ailleurs auprès de Suzanne Borel, alors en poste à l’OFPRA à la fin des années 1950, que Georges recroisera sa route pour régler des dossiers de réfugiés apatrides.

Malgré ces succès, le séjour est marqué par des épreuves. Sur le plan de la santé, Georges contracte une forme sévère de paludisme qui l’affaiblira durablement. Sur le plan familial, l’isolement est profond : son beau-père Vladimir Berednikoff, resté sans nouvelles pendant quatre mois, alerte l’administration militaire le 4 juillet 1919. L’armée diligente une enquête sur place avant de rassurer la famille à Nice.

À la fin de l’année 1919, l’administration française cherchant à réduire massivement les effectifs civils et militaires, il est mis fin à son contrat. Le commandant Huard lui remet une lettre de recommandation chaleureuse, regrettant ouvertement qu’il n’ait pu rester au service assez longtemps pour être naturalisé. Le 18 décembre 1919, Georges et Nelly quittent Diégo-Suarez à bord de l’Orénoque. Ils débarquent à Marseille le 11 janvier 1920. Après une permission d’un mois et un passage par la base militaire russe de Laval, Georges quitte l’armée et se voit démobilisé.

V. Le retour à la Légion et l’épopée du Maroc (1921–1923)

La difficile réintégration

Rendu à la vie civile, Georges de Gueyer rentre à Nice à la fin de l’année 1920. Il ne supporte pas l’inaction et cherche par tous les moyens à se réengager. En août 1921, il dépose une demande pour rejoindre la Légion étrangère. Sans réponse, il postule un mois plus tard pour l’Infanterie coloniale (demandant Madagascar ou l’Indochine). Le ministère de la Guerre refuse net : n’ayant pas la nationalité française, il ne peut servir dans la Coloniale, mais l’administration lui laisse la possibilité de postuler à nouveau pour la Légion sous six mois. Ses efforts payent enfin : sa demande de janvier 1922 est acceptée en mai.

Le 28 mai 1922, Georges de Gueyer arrive en Algérie, au quartier général de Sidi-Bel-Abbès, au sein du 1er régiment étranger. Il y est admis à titre étranger avec le grade de sous-lieutenant à titre provisoire. Pendant sept mois, il suit la formation d’officier de la Légion. Ses supérieurs notent un manque de travail, principalement lié à ses difficultés avec la langue française écrite (il obtient un médiocre 06/20 en dictée et 08/20 en rédaction lors de son examen de passage le 27 décembre 1922). Ses compétences techniques et militaires étant excellentes, il obtient sans difficulté son brevet d’officier à titre définitif avec une moyenne générale de 11,8/20.

La pacification du Moyen Atlas et le « Fort Geyer »

Au début de l’année 1923, il est affecté au 6e bataillon de la Légion sous les ordres du commandant Kratzert. Il est nommé à la tête de la 22e compagnie aux côtés du capitaine Masse et des lieutenants Roger et Labalec.

En avril 1923, son bataillon est intégré à la colonne « Freydenberg », une force d’envergure réunie par le résident général Hubert Lyautey. L’objectif est d’en finir avec la « tâche de Taza », une zone insoumise stratégique située entre Fès et l’Algérie, afin de sécuriser les voies de communication du protectorat français face aux rebelles rifains installés au nord. Les opérations militaires dans ce secteur s’étaleront sur quatre ans (de 1923 à 1926), mais Georges n’y restera que quelques mois.

              CAMPAGNE DU MAROC (AVRIL - JUILLET 1923)
                       Colonne Freydenberg
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[6 - 29 Avril 1923]                              [7 - 28 Mai 1923]
Pacification de Berkine                          Détachement à Bab El Arba
(Premiers combats de montagne)                   Construction du "Fort Geyer"
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                                                         ▼
                                                 [Fin Juillet 1923]
                                                 Bataille de l'Aïn Taghout
                                                 (Obtention de la Croix de Guerre)

Du 6 au 29 avril, Georges participe aux combats de Berkine, à l’extrémité nord-est du Moyen Atlas. La troupe y essuie des coups de feu et établit des postes fortifiés. Début mai, la colonne est scindée en deux. La section de Georges est envoyée à Bab El Arba, à trente kilomètres au sud de Taza. C’est là, entre le 7 et le 28 mai 1923, qu’un officier de la compagnie et 60 légionnaires sont laissés au milieu de la zone rebelle pour ériger un avant-poste fortifié. Tout laisse à penser qu’il s’agit de Georges et que cet ouvrage est le légendaire « Fort Geyer » évoqué par sa fille Ariane dans ses souvenirs d’enfance.

L’éclat d’un assaut et la démission brutale

C’est précisément au cœur de cette campagne, au début du mois de mai 1923, que Georges prend une décision surprenante : il dépose officiellement sa démission de l’armée, invoquant les graves problèmes de santé de son épouse Nelly et des charges de famille.

L’administration met plusieurs mois à instruire sa demande. Pendant ce laps de temps, Georges continue à mener ses hommes au feu. Fin juillet 1923, il participe aux violents combats du Tadout, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Bab El Arba. Le 23 juillet 1923, lors du combat de l’Aïn Taghout, il s’illustre de manière héroïque. Sa conduite lui vaut la Croix de Guerre des Théâtres d’Opérations Extérieurs (TOE) avec étoile d’argent. La citation officielle proclame :

« Jeune officier ayant fait preuve au feu de belles qualités de bravoure et de sang-froid le 23 juillet 1923 au combat de l’Aïn Taghout et brillamment enlevé sa section à l’assaut des positions ennemies. »

Sa démission est finalement acceptée en août, et il quitte définitivement la Légion étrangère le 12 septembre 1923, quittant le service sous les honneurs militaires.

VI. L’impossible retour et le crépuscule (1924–1962)

Revenu à Nice auprès de Nelly, Georges de Gueyer ne tarde pas à regretter la vie des camps. En décembre 1924, il sollicite sa réintégration. Mais pour le commandement de la Légion, la démission en pleine campagne d’un officier est perçue comme un acte grave et irréversible : sa demande est rejetée en janvier 1925. À l’été 1927, il tente une ultime démarche, qui essuie le même refus catégorique. Les portes de la carrière militaire lui sont fermées à jamais.

Ce rejet brise l’équilibre de sa vie civile. Sa situation conjugale avec Nelly se détériore rapidement. Georges choisit alors de rompre les amarres, quitte définitivement Nice et s’éloigne de sa famille pour tenter de refaire sa vie ailleurs. Nelly s’éteindra prématurément à Nice en 1938.

L’intégration linguistique de Georges restera le grand drame secret de sa vie d’exilé. En 1959 ou 1960, lorsque son fils « Bob » le retrouve après des années de séparation dans une clinique de repos à Dreux, il est frappé par le fait que Georges, après plus de quarante ans passés sur le sol français, s’exprime toujours dans un français très imparfait, lourdement teinté d’accent. Ce blocage, vestige d’un apprentissage tardif fait uniquement au milieu du tumulte des tranchées de 1917, scellera jusqu’au bout son inadaptation intime à la société française.

Georges de Gueyer s’éteint le 28 mars 1962 à Hyères, laissant derrière lui le souvenir d’un officier impérial égaré dans les plis de l’histoire du XXe siècle.

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