La génération perdue de Narodnaïa Volia
Un jeune noble parmi les artificiers
Lorsque le tribunal militaire de Saint-Pétersbourg l’appelle à la barre le 26 mai 1887, Ivan Ivanovitch Geyer n’a que vingt-cinq ans. Il est noble — le document du procès le désigne systématiquement comme « le noble Ivan Ivanovitch Geyer » — et il comparaît aux côtés de vingt camarades pour avoir appartenu à Narodnaïa Volia, la dernière et la plus violente des organisations du mouvement populiste russe. Son dossier personnel est resserré sur un fait précis : avec Sergueï Ivanov, Vassily Kirsanov, les frères Belaoussov, Léon Eschine et Yakov Frankle, il est accusé d’avoir participé, à Lougansk, à la fabrication d’engins explosifs destinés à des actions terroristes. Le témoignage d’Eschine, lu à l’audience, précise même qu’il fut invité par curiosité à assister aux essais des bombes fabriquées par Kirsanov — deux essais, dont l’un tourna court, la dynamite ayant brûlé au lieu d’exploser faute d’un dosage correct de l’acide sulfurique censé déclencher la réaction.
Pour comprendre comment un jeune homme de bonne naissance en vient, au début des années 1880, à participer à un atelier clandestin de fabrication de bombes, il faut remonter une génération en arrière, jusqu’aux origines du mouvement populiste, et retracer la lente dérive qui le conduit, en une quinzaine d’années, de l’idéalisme pédagogique le plus pacifique au terrorisme le plus déterminé.
Aux origines du populisme : la dette envers le peuple
Le populisme russe (narodnitchestvo) naît dans les années 1860-1870, dans le sillage déçu des grandes réformes d’Alexandre II. L’abolition du servage en 1861 avait fait naître d’immenses espoirs chez une intelligentsia éduquée, en partie issue de la noblesse elle-même, qui voyait dans cette mesure le premier pas vers une transformation profonde de la société russe. Mais la réforme, appliquée avec lenteur et prudence, laisse la paysannerie dans une pauvreté persistante, tandis que l’autocratie ne concède aucune ouverture politique réelle : pas de parlement, une presse étroitement surveillée, aucun canal légal pour transformer le mécontentement en action politique.
C’est dans ce vide que se forge, sous l’influence d’Alexandre Herzen, de Nikolaï Tchernychevski, puis des théoriciens Piotr Lavrov et Mikhaïl Bakounine, l’idée centrale du populisme : la paysannerie russe, organisée en communautés villageoises autogérées (le mir), porterait en germe un socialisme authentiquement russe, capable d’éviter à la Russie les affres du capitalisme industriel occidental. Mais cette conviction s’accompagne, chez les jeunes intellectuels qui l’adoptent, d’un sentiment de culpabilité aigu — celui du « noble repentant » (кающийся дворянин), héritier d’un privilège de classe payé par des siècles de servage, et qui se sent moralement débiteur envers le peuple dont il a vécu. Cette dette se paie par l’action : au printemps et à l’été 1874, environ 2 500 jeunes gens, étudiants pour la plupart, se déguisent en paysans et partent « aller au peuple » (hojdenie v narod) dans les villages des gouvernements de Moscou, Tver, Koursk et Voronej, pour y répandre l’instruction et l’idée révolutionnaire.
Ce mouvement, animé par une foi presque religieuse dans le peuple, se solde par un échec cuisant : les paysans se méfient de ces citadins aux discours abstraits, les dénoncent parfois eux-mêmes aux autorités, et l’État procède à des centaines d’arrestations. Cet échec constitue un tournant décisif : une partie de la jeunesse radicale en tire la leçon qu’on ne réveillera pas le peuple par la seule propagande pacifique, et qu’il faut une organisation clandestine, centralisée, capable de frapper directement l’État.
De Terre et Liberté à Narodnaïa Volia : la spirale de la violence
C’est ainsi que naît en 1876, à Saint-Pétersbourg, Zemlia i Volia (« Terre et Liberté »), société secrète structurée qui rompt avec l’amateurisme du mouvement de 1874. Mais les tensions internes sur la stratégie à suivre — propagande pacifique ou action directe — finissent par faire éclater l’organisation en 1879, en deux groupes rivaux : Tchorny Peredel (« Partage Noir »), qui choisit la voie légaliste et finira par verser dans le marxisme naissant, et Narodnaïa Volia (« la Volonté du Peuple »), qui opte résolument pour la terreur, sur le modèle tracé par Sergueï Netchaïev. Dès son congrès fondateur, Narodnaïa Volia se fixe un objectif unique et absolu : l’assassinat du tsar Alexandre II, qu’un comité exécutif de onze puis vingt-cinq membres organise méthodiquement, à travers cinq tentatives échouées, jusqu’au succès du 13 mars 1881, sur le quai Catherine à Saint-Pétersbourg.
Ce régicide, loin d’ouvrir la voie aux réformes espérées, déclenche une répression impitoyable. Le nouveau tsar Alexandre III proclame le caractère intangible de l’autocratie et crée l’Okhrana, une police politique nouvelle dont les méthodes d’infiltration vont, en quelques années, décimer l’organisation. Le comité exécutif est arrêté et pendu ou emprisonné dès 1881 ; les tentatives de reconstitution du parti échouent les unes après les autres, minées par la trahison retentissante de Sergueï Degaev, agent double qui livre à la police la quasi-totalité de l’appareil militaire du parti avant de racheter sa faute en assassinant lui-même, en décembre 1883, son officier traitant Gueorgui Soudeïkine. C’est dans ce paysage de ruines — cinq procès collectifs se succèdent entre 1882 et 1887, celui des Vingt, des Dix-Sept, des Quatorze, et enfin celui des Vingt-et-Un où comparaît Ivan Ivanovitch Geyer— que le vétéran German Lopatine tente, en 1884, une dernière et vaine reconstruction du parti, avant d’être arrêté à son tour avec, dans son carnet, les adresses qui permettront à l’Okhrana de remonter jusqu’aux cercles provinciaux les plus isolés, dont celui de Lougansk.
Pourquoi des fils de bonne famille : l’état d’esprit d’une génération
Le paradoxe apparent — des jeunes gens de la noblesse ou de la bonne bourgeoisie fabriquant des bombes pour tuer des représentants de l’État qui garantissait leurs propres privilèges — s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs propres à cette génération née dans les années 1855-1865.
D’abord, l’absence totale de tout débouché politique légal : dans un régime autocratique sans parlement ni partis autorisés, toute opposition, même modérée, était nécessairement clandestine ou n’existait pas. Une jeunesse éduquée, nourrie de littérature occidentale et de sciences naturelles, politiquement consciente mais privée de toute tribune, ne pouvait exprimer son désaccord qu’en marge de la légalité — et la répression, disproportionnée dès les premiers gestes de contestation, ne faisait qu’accélérer le passage du mécontentement modéré à l’engagement révolutionnaire complet : nombre de narodovoltsy avaient d’abord été de simples propagandistes, arrêtés, exilés, puis radicalisés par l’expérience même de la prison et de la déportation.
Ensuite, une rupture générationnelle profonde, que la littérature russe de l’époque met en scène avec acuité — le conflit des « pères et des fils » cher à Tourgueniev — opposait les enfants, formés aux sciences positives et au nihilisme philosophique des années 1860, à leurs parents nobles, jugés complices d’un ordre social injuste. S’y ajoutait un puissant courant romantique du sacrifice : le révolutionnaire narodovolets se pensait volontiers comme un martyr laïc, prêt à payer de sa liberté ou de sa vie une cause qui le dépassait — posture qu’on retrouve, presque mot pour mot, dans le procès des Vingt-et-Un, où Soukhomline déclare préférer mourir dignement plutôt que de demander merci, et où Yakubovich revendique fièrement son adhésion aux idéaux du « Jeune Parti » tout en récusant certaines de ses méthodes.
Enfin, il faut compter avec l’attrait proprement social de la conspiration : les cercles clandestins offraient à une jeunesse déracinée — souvent des étudiants venus de province, coupés de leur milieu d’origine par les études supérieures sans être pleinement intégrés à la société pétersbourgeoise — un puissant sentiment de fraternité, de communauté d’élite investie d’une mission historique. C’est ce climat que capte, avec une justesse presque documentaire, le récit du premier jour du procès des Vingt-et-Un : malgré trois années d’isolement carcéral, malgré la maladie qui ronge certains d’entre eux, les accusés éprouvent, en se retrouvant sur les bancs du tribunal, « leur joie de se revoir, au mépris des circonstances » — signe que le lien créé par l’engagement clandestin avait survécu à l’échec du parti lui-même.
Ivan Ivanovitch Geyer, un engagement de la dernière heure
Le profil d’Ivan Ivanovitch Geyer, tel qu’on peut le reconstituer, correspond à une phase précise et déjà tardive de cette histoire. Né vers 1861-1862, il n’a pu être de la génération idéaliste de 1874 — il avait alors une douzaine d’années — ni de celle qui organisa l’assassinat d’Alexandre II en 1881, où il n’avait guère plus de dix-neuf ou vingt ans. Son engagement se situe dans la phase de reconstruction clandestine du parti après 1881, celle où Narodnaïa Volia, décapitée de ses cadres historiques, ne survit plus qu’à travers des cercles régionaux isolés et de plus en plus voués à l’action directe — précisément le type de structure que représente le petit atelier d’explosifs de Lougansk. Ce n’est donc pas un pionnier de la propagande pacifique, mais un recrutement de la dernière heure, dans une organisation déjà traquée, où l’essentiel de l’activité militante se réduisait à la fabrication et à l’expérimentation d’engins explosifs plutôt qu’à l’agitation auprès des paysans.
Arrêté dans le sillage du démantèlement provoqué par l’arrestation de Lopatine en 1884, Ivan Ivanovitch Geyer passe trois années en détention avant de comparaître, en mai 1887, aux côtés de vingt camarades dont certains — Kirsanov, tuberculeux au dernier degré, Livandine, réduit à marcher avec des béquilles à cause du scorbut — portent sur leur corps même les traces de cette longue attente carcérale. Contrairement aux figures les plus déterminées du procès, comme Starodvorsky, qui refuse tout avocat et revendique fièrement l’exécution de Soudeïkine, Ivan Ivanovitch Geyerchoisit, avec Popov et Kirsanov, de demander la grâce de l’État dans sa dernière déclaration — une attitude de coopération avec l’instruction qui, jointe à son rôle secondaire dans l’affaire des explosifs, lui vaut d’échapper à la pendaison : sa peine de mort est commuée en quatre années de bagne, la plus légère de toutes les peines de travaux forcés prononcées à l’issue de ce procès.
Cette trajectoire — celle d’un jeune noble entraîné, sur le tard, dans les décombres d’un mouvement déjà vaincu, puis choisissant la survie plutôt que le martyre — dit peut-être plus sur l’état réel de Narodnaïa Volia en 1884-1887 que sur les motivations qui l’y avaient conduit : un parti à bout de souffle, réduit à quelques ateliers clandestins dispersés en province, où l’énergie révolutionnaire des origines avait cédé la place à une survie précaire, sous la surveillance omniprésente d’une police politique désormais rodée à l’infiltration.
Sources : transcription du procès des Vingt-et-Un (Saint-Pétersbourg, 26 mai – 5 juin 1887), traduite des notes de la biographie de German Lopatine par Piotr Lavrovitch Lavrov (Genève, 1888) ; Народная воля — Википедия ; Хождение в народ — Википедия ; Народничество — Википедия ; «Народная Воля», организация революционных народников.