Le destin brisé de « Kola » : La vie romanesque et tragique de Nicolas Bérédnikoff (1877-1957)
Nicolas Pavlovitch Bérédnikoff, affectueusement surnommé « Kola » par ses proches, a traversé l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire moderne. Né en 1877 au cœur de la capitale impériale russe et mort en 1957 dans cette même ville rebaptisée Léningrad, sa vie est le reflet d’un destin brisé par les bouleversements politiques du XXe siècle, les secrets de famille et un amour inconditionnel.
Une jeunesse privilégiée à Saint-Pétersbourg
Troisième enfant de Paul et Nathalie Bérédnikoff, Nicolas grandit dans un milieu aisé à Saint-Pétersbourg. Très proche de sa mère, il est ouvertement le préféré de Nathalie, une affection réciproque qui se révélera aussi être une source constante d’inquiétudes pour elle.
Suivant une voie classique pour la bourgeoisie de l’époque, Nicolas entreprend de brillantes études de droit à l’université de la capitale. C’est durant cette période de jeunesse que se dessinent les deux grands axes de son existence : une propension à s’attirer des ennuis et une loyauté sentimentale indéfectible.
L’ombre de Maria Grigorievna et les tumultes financiers
Le premier grand tournant de sa vie adulte est sa rencontre avec Maria Grigorievna Meysner, une jeune femme juive dont il tombe éperdument amoureux. Cet amour n’est pas du goût de sa mère, Nathalie, qui est convaincue que Maria exerce une mauvaise influence sur son fils et « le mène par le bout du nez ».
Bien que Maria finisse par épouser un autre homme, le cœur de Nicolas reste inchangé. Un mystère plane d’ailleurs sur cette union : lorsque Maria donne naissance à un fils prénommé Georges (surnommé Georgik), l’enfant est officiellement reconnu par l’époux légitime. Pourtant, au sein de la famille Bérédnikoff, sa sœur Olga restera à jamais persuadée que Georges est en réalité le fils biologique de Nicolas.
Cette passion dévorante pousse Nicolas à commettre des imprudences, notamment sur le plan financier. En 1908, sa mère lui confie la gestion des intérêts annuels de la fortune de la tante Varia, avec pour mission de lui transférer les fonds. Mais l’argent disparaît. Nathalie soupçonne immédiatement Nicolas d’avoir placé ou dépensé cette somme pour le compte de Maria Grigorievna. Cet acte d’inconscience, ou ce flagrant manque de sens des affaires, place Nicolas dans une situation intenable : pour combler le déficit et assurer les mensualités dues à une parente nommée Mira, il doit constamment ruser et trouver des fonds en urgence.
Le choix de rester : le piège soviétique
Lorsque la révolution de 1917 et la guerre civile bouleversent la Russie, la quasi-totalité des camarades de promotion de Nicolas fait le choix de l’émigration pour fuir le nouveau régime bolchevique. Nicolas, quant à lui, décide de rester. Il poursuit sa carrière de juriste en tant que juge de paix.
Ce choix de rester va pourtant sceller son destin sous le régime soviétique. L’exil massif de ses anciens collègues de l’université le rend immédiatement suspect aux yeux des autorités, qui le soupçonnent de complicité idéologique ou de maintenir des liens secrets avec ces milieux émigrés « antisoviétiques ».
Le silence et l’exil à Gorki
C’est à cette période que le silence s’installe entre Nicolas et le reste de sa famille. À l’étranger, Nathalie et sa sœur Olga (qui le surnomme affectueusement « Ziouza » dans sa correspondance) ne comprennent pas ce mutisme et souffrent de son absence de nouvelles.
La réalité est pourtant d’une tragique banalité pour l’époque stalinienne. Au début, Nicolas n’écrit plus par honte, incapable de rembourser l’argent qu’il doit à sa mère. Rapidement, la culpabilité se transforme en terreur : envoyer une lettre à l’étranger équivaut à un arrêt de mort politique.
Bien qu’il n’ait jamais exercé la moindre activité subversive, la paranoïa d’État finit par le rattraper. L’administration stalinienne l’assigne à résidence dans la ville fermée de Gorki (aujourd’hui Nijni Novgorod). Interdit de voyager et privé du droit d’écrire à l’étranger, il y vit isolé, parvenant tant bien que mal à exercer son métier de juriste à l’échelon local, surveillé de près.
Le retour à Léningrad et les dernières années
La délivrance ne survient qu’en 1953, à la mort de Joseph Staline. Libéré de son assignation à résidence, Nicolas, désormais âgé et fatigué par des décennies d’isolement, est autorisé à rentrer chez lui, à Saint-Pétersbourg, devenue Léningrad.
Les dernières années de sa vie prennent une résonance romanesque. Fidèle à ses sentiments de jeunesse, Nicolas revoit Maria Grigorievna Meysner. Pour contourner les dernières méfiances ou par simple discrétion, il utilise son petit-neveu, Guéra Illyine, comme messager secret pour lui faire parvenir des lettres.
Nicolas Pavlovitch Bérédnikoff s’éteint en 1957 à Léningrad, bouclant ainsi le cycle d’une vie passée dans l’ombre de l’histoire russe, marquée par le poids des secrets, la rigueur de l’exil et une fidélité amoureuse absolue.