Paul Grigorievitch Berednikoff : Le médecin humaniste au temps des Tsars
La vie de Paul Grigorievitch Berednikoff offre le portrait saisissant d’un homme qui, par conviction et par vocation, choisit de tracer sa propre voie au cœur de la rigide société russe du XIXe siècle. Rompant avec les ambitions mercantiles de sa lignée, il embrassa la médecine avec un humanisme profond, gravissant un à un les échelons de la reconnaissance impériale par le seul mérite de sa science et de son dévouement.
Un choix de vie au prix de l’héritage
Paul Berednikoff naît en 1840 à Orel, une ville située à quelque 360 kilomètres au sud-ouest de Moscou. Il grandit au sein d’une famille particulièrement aisée. Son père, Gregory Berednikoff, est un riche marchand de bois, propriétaire de vastes domaines forestiers dans la région. Destiné par l’ambition paternelle à reprendre et faire fructifier l’exploitation commerciale de ces forêts, le jeune Paul exprime un tout autre projet d’existence.
Contre la volonté formelle de son père, il décide de se consacrer à la science médicale. Cette rupture avec les attentes familiales scelle un accord rigoureux : pour obtenir le droit d’étudier la médecine, Paul doit renoncer définitivement à ses droits à l’héritage et aux revenus de la fortune paternelle. C’est donc par une émancipation totale, et au prix d’une future précarité financière, qu’il s’engage dans sa vocation.
L’amour et les premières années à Tikhvine
Vers 1869, Paul épouse par amour Nathalie Skobeltsine. Le couple s’établit d’abord à Tikhvine, une petite ville située à environ 200 kilomètres à l’est de Saint-Pétersbourg. Ce lieu revêt une importance particulière pour Nathalie, qui fréquente assidûment le célèbre monastère de la ville, haut lieu de la spiritualité orthodoxe locale.
C’est dans ce cadre que Paul commence à exercer son métier de médecin. Très vite, sa pratique se caractérise par une charge de travail écrasante, ne lui laissant que de rares moments de répit.
Un praticien sensible et un humanisme universel
Derrière la figure du médecin dévoué se cache une personnalité d’une grande sensibilité. Paul est un homme profondément émotif, à tel point que cette charge affective l’empêche d’accepter de soigner les membres de sa propre famille, refusant d’ausculter sa femme ou ses enfants. Malgré cette pudeur ou cette crainte face aux siens, il laisse une empreinte lumineuse parmi ses proches. Son gendre, Mitrophane Myassoyédoff, écrit à son sujet dans son journal intime qu’il était « un homme bon et doux, dont il conservera pour toujours le meilleur souvenir ».
Sa fille Olga témoigne également de l’éducation humaniste qu’il lui a transmise. Paul applique au quotidien des principes de justice et de charité chrétienne : il soigne gratuitement ceux qui n’ont pas les moyens de le payer. Cette immense générosité envers les plus démunis explique pourquoi, malgré sa charge de travail, il ne laissera aucune fortune matérielle à sa mort.
Dans une Russie impériale alors traversée par de violents courants antisémites, Paul se distingue par un rejet catégorique des discriminations. Olga aimait à répéter ses paroles en guise de profession de foi médicale et humaine :
« Quand j’opère quelqu’un, qu’il soit juif, chrétien ou musulman, son sang a toujours la même couleur rouge. »
Noblesse de mérite et distinctions impériales
Bien que la légende familiale ait parfois qualifié Paul de « général à titre civil », sa trajectoire s’inscrit plus précisément dans le système complexe du tchin (la Table des Rangs créée par Pierre le Grand) et des ordres honorifiques russes.
N’étant pas issu de la noblesse historique — la famille Berednikoff ayant intégré la noblesse au début du XIXe siècle —, Paul a conquis ses titres par ses services. En tant que médecin indépendant, potentiellement engagé lors des guerres balkaniques (1877-1878), il est parvenu à se hisser au 5e ou au 4e tchin du tableau des rangs civils, correspondant au titre de Conseiller d’État ou de Conseiller d’État actuel (assimilés aux grades militaires de général de brigade ou de général-major).
Sa réussite se mesure également aux décorations qu’il arbore. Outre les ordres de Sainte-Anne et de Saint-Stanislas, Paul est récipiendaire de l’Ordre de Saint-Vladimir de 4e classe. Ce choix est hautement significatif :
- L’Ordre de Saint-Vladimir était une distinction de mérite personnel, attribuée indépendamment des origines sociales ou de la noblesse de naissance.
- Obtenu avant la réforme de 1900, ce grade conférait automatiquement la noblesse héréditaire à toute sa descendance masculine. Par ses seules compétences, le médecin déshérité a ainsi consolidé le statut social de ses enfants sous le régime tsariste.
Derniers instants et postérité financière
Paul Grigorievitch Berednikoff s’éteint à Saint-Pétersbourg le 28 août 1908. Admis à l’hôpital, il succombe des suites d’une intervention chirurgicale. Il est inhumé au cimetière du Monastère Novodiévitchi.
Au moment de ses obsèques, la quasi-totalité de ses proches est rassemblée pour lui rendre un dernier hommage : sa fille Katia, son gendre Mika, ainsi que ses enfants Vladimir, Nicolas et Varia, tous l’ayant soutenu de son vivant. Seule sa fille Olga, alors retendant à Nice, manque à ce dernier rendez-vous.
N’ayant pas accumulé de richesses personnelles, Paul laisse sa veuve Nathalie dans une situation matérielle délicate. Heureusement, la solidarité familiale prend le relais. À sa mort, une somme de 7 700 roubles — provenant des successions de son frère aîné Alexandre (Sacha) et de sa sœur Anna Grigorievna Vichnievski, tous deux décédés avant lui — est partagée entre Nathalie et ses enfants. De plus, les frères de Paul qu’il aimait tant, Volodia (Vladimir) et Sérioja (Serguei) — qui s’avèrent être le grand-père et le grand-oncle du célèbre futur peintre Nicolas de Staël —, soutiendront financièrement Nathalie pendant environ sept ans après la disparition du médecin.
Paul Berednikoff laisse ainsi le souvenir d’un homme de science et de cœur, qui préféra la richesse de l’âme et le soulagement de la souffrance humaine aux profits des forêts d’Orel.