Le baron rouge de la Côte d’Azur : vie, combats et paradoxes de Frédéric Stackelberg (1852-1934)

L’histoire du mouvement ouvrier et des courants révolutionnaires européens regorge de trajectoires singulières, mais peu sont aussi paradoxales que celle de Frédéric von Stackelberg. Aristocrate germano-balte par ses origines, rentier par sa condition sociale, mais socialiste, communiste et anarchiste par conviction, il fut l’une des figures de proue du militantisme rouge en France. Le baron rouge de la Côte d’Azur : vie, combats et paradoxes de Frédéric Stackelberg (1852-1934)

L’histoire du mouvement ouvrier et des courants révolutionnaires européens regorge de trajectoires singulières, mais peu sont aussi paradoxales que celle de Frédéric von Stackelberg. Aristocrate germano-balte par ses origines, rentier par sa condition sociale, mais socialiste, communiste et anarchiste par conviction, il fut l’une des figures de proue du militantisme rouge en France. Véritable « Cyrano de la Révolution » doté d’un panache rare, il choisit d’abandonner ses privilèges de classe pour se faire, sa vie durant, le courageux défenseur des opprimés et le partisan d’une justice sociale absolue.

Sa trajectoire est guidée par ce qu’il nommait lui-même sa « ligne rouge », un idéal d’égalité humaine auquel il est resté inflexiblement fidèle à travers toutes les tempêtes de son existence.

Les brumes de la Baltique et l’éveil d’une conscience (1852-1869)

Frédéric von Stackelberg — affectueusement surnommé « Fouffa » par ses proches — naît le 8 février 1852 sur l’île de Worms (Vormsi), située par 59° de latitude Nord et 23° de longitude Est de Greenwich. Cette terre de 100 kilomètres carrés, jadis possession suédoise, avait été incorporée à l’Empire russe par le traité de Nystadt en 1721, avant de devenir un territoire de la République estonienne après la Première Guerre mondiale.

Bien que sujets du Tsar, les Stackelberg appartiennent à la noblesse germano-balte, héritière directe du Drang nach Osten (la poussée germanique vers l’Est) du XIIIe siècle. À la mort du grand-père de Frédéric en 1846, le père de ce dernier, le baron Otto (Otton) von Stackelberg (né à Worms le 17 août 1822), devient le seigneur et l’unique propriétaire terrien de l’île. Il est l’aîné d’une immense fratrie de 17 enfants qui, outre Worms, possède de riches domaines seigneuriaux, notamment ceux de Paryenthal, de Fackna et de Lilienbach, situés près de Narva, à l’actuelle frontière soviétique.

Sur cette île isolée au climat rude — où la moyenne annuelle n’excède pas 4°C, chutant l’hiver à -6,5°C avec des pointes polaires à -35°C —, le baron Otto règne sur une population d’environ 2 000 habitants répartis dans douze villages de serfs. Ce domaine féodal lui assure une fortune considérable, lui rapportant en moyenne 50 000 francs-or par an.

C’est dans ce décor de contrastes violents que grandit le jeune Frédéric. Bien que la noblesse instruite l’élève dans la maîtrise des langues — l’allemand avec son père, l’estonien avec ses nourrices et le français avec sa mère, Varvara von Ganskau —, le vernis aristocratique craque rapidement. Dès sa 13e année (en 1865), Frédéric commence à rêver secrètement de démocratie, d’égalité humaine et de liberté de l’amour. Toute autorité et toute contrainte lui sont viscéralement insupportables ; l’inégalité sociale, il la ressent comme une véritable injure personnelle.

L’abolition officielle du servage en Russie par le tsar Alexandre II en 1861 ne lui fait pourtant que peu d’impression, car il ne constate aucun changement fondamental dans le traitement des paysans qui l’entourent. Le choc décisif survient à l’âge de douze ans, lorsqu’il voit appliquer la peine du fouet à un paysan sur les terres familiales. Ce spectacle cruel le marque à jamais.

Nourri par une haine précoce de la bourgeoisie et de l’oppression, l’adolescent tourne son regard vers l’international : il s’enthousiasme pour l’émancipation des Noirs lors de la guerre de Sécession et idéalise la République des États-Unis. Dès 1866, il prend parti pour l’unité allemande démocratique, espérant qu’elle accouchera, à l’instar des révolutionnaires de 1848, d’une « République universelle ». L’exécution de l’empereur Maximilien au Mexique par Benito Juárez, le 2 juin 1867, achève de l’enthousiasmer pour la cause républicaine. Il se tourne alors définitivement vers le souvenir de la grande Révolution française de 1793 et sa fière devise : « Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort ».

En 1869, à l’âge de 17 ans, refusant de cautionner l’oppression féodale de son milieu, il quitte définitivement sa famille et sa terre natale.

L’exil international et la traque policière (1871-1897)

Pour se conformer à la volonté de son père qui le destine à la haute carrière diplomatique, Frédéric se rend d’abord en Allemagne pour y étudier le droit. Mais la profession d’avocat figure pour lui parmi celles qu’un homme d’honneur ne doit pas exercer. Délaissant ses codes juridiques pour les mathématiques, il fréquente les universités de Heidelberg puis de Leipzig. S’engageant pleinement dans l’agitation républicaine et socialiste, il s’y lie d’amitié avec August Bebel, Wilhelm Liebknecht et le scientifique matérialiste Ludwig Büchner. Sans jamais faire état de ses titres de noblesse, il embrasse la cause du peuple. En 1874, il est rayé de l’université de Leipzig, arrêté et expulsé de l’Empire allemand pour offenses à Sa Majesté, excitation à la lutte des classes et protestations véhémentes contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine consécutive à la guerre de 1871.

Aussitôt banni, il se rend en Espagne et participe aux insurrections républicaines, s’y liant d’amitié avec l’ancien président Francesc Pi y Margall et le pionnier de l’anarchisme ibérique Tomás González Morago. Après l’échec du mouvement, il gagne la France et collabore dès 1876 à L’Égalité, le journal de Jules Guesde. Il s’embarque ensuite pour les États-Unis où il fait la connaissance d’August Spies et des militants ouvriers qui deviendront, après le massacre de Haymarket Square en mai 1886, « les martyrs de Chicago ».

Attiré par le passé révolutionnaire de la France, il revient s’y installer et partage son existence entre Paris et Nice, où sa mère Varvara s’établit également. En 1883, il publie une brochure d’avant-garde, La Femme et la Révolution, et cofonde l’hebdomadaire blanquiste niçois Le Réveil des Travailleurs. C’est à cette époque que la police de Nice note son profil atypique de militant en col empesé :

« Il est de taille moyenne et d’une constitution chétive, figure osseuse et blême, petite moustache, barbe très peu fournie au menton, cheveux châtain clair et courts, démarche vive et vulgaire. Il porte des lunettes montées sur or […] Avec ses journaux dans ses poches, il représente assez bien le type du clubiste. »

En raison de son statut d’étranger, Stackelberg subit les foudres des gouvernements successifs et fait l’objet de trois expulsions majeures du sol français :

  1. Fin 1884 : Expulsé pour avoir organisé avec le socialiste Barthélemy Fournière un meeting de solidarité sur « la question du pain » en soutien aux mineurs grévistes d’Anzin. Il se réfugie en Italie puis en Espagne avant de revenir sous un nom d’emprunt, protégé temporairement par l’entremise des députés Antide Boyer et Henri Rochefort.
  2. En 1886 : Expulsé sous prétexte d’avoir assisté à un conciliabule anarchiste auquel il n’avait pourtant pas pris part, chez des personnes qu’il n’avait jamais vues. Réfugié à Genève, il réintègre la France grâce aux protestations de Georges Clemenceau et d’Alexandre Millerand à la Chambre. C’est à Paris, au 25 rue Boursault, qu’il prend la plume sous le pseudonyme de « Lienhart » pour le journal La Lanterne.
  3. Fin 1893 : En pleine psychose des attentats anarchistes et de l’adoption des « lois scélérates », son arrêté d’expulsion est remis en vigueur. Il entame une vie de propagandiste itinérant à travers l’Autriche, l’Angleterre et la Belgique.

Risquant le tout pour le tout, il revient clandestinement en France en 1895 et y obtient définitivement l’hospitalité en 1896, mettant un terme à un quart de siècle de harcèlement mené par Louis Lépine, le préfet de police de Paris. Sa naturalisation française est officiellement scellée par un décret du 4 janvier 1907 signé de la main de Clemenceau, alors ministre de l’Intérieur.

Le refus de la guerre, la prison et le non-lieu (1914-1920)

La Première Guerre mondiale ne modifie en rien ses convictions pacifistes et internationalistes. En 1916, il signe le manifeste « La Paix par les Peuples » et collabore au journal libertaire de Sébastien Faure, Ce qu’il faut dire.

En 1917, à la suite d’un violent discours antimilitariste prononcé lors d’un Congrès du Parti socialiste à Marseille, son domicile de la rue Bardon à Nice est perquisitionné. Pour avoir exprimé sa constante foi internationaliste en temps de guerre, il est cité à disparaître devant le conseil de guerre de la 15ème Région militaire. Appréhendant, à l’âge de 65 ans, les conséquences fatales d’un emprisonnement prolongé, Stackelberg choisit l’insoumission : il refuse de se rendre à la convocation et demeure caché dans l’ombre pendant plusieurs années.

Ce calcul juridique se retourne contre lui. Arrêté à Nice au début de l’année 1920, les autorités estiment qu’il n’est pas couvert par les textes d’amnistie. Écroué à la prison de Nice au régime infamant du droit commun, il tombe gravement malade dans sa cellule. Sans aucun ménagement pour son état, il est transféré de force au Fort Saint-Nicolas à Marseille pour y être jugé par les autorités militaires. Après près de trois semaines d’une détention particulièrement rude qui indigne les milieux avancés, ses avocats, Maîtres Berthon et Reynaud, arrachent sa mise liberté provisoire.

Au printemps 1920, la justice militaire capitule enfin et Frédéric Stackelberg fait l’objet d’un non-lieu définitif. À peine libéré de ses juges, malgré ses soixante-huit ans et les épreuves de la prison, il reprend immédiatement ses cycles de conférences à Marseille et à Nice, marchant en première ligne de toutes les manifestations révolutionnaires de l’immédiat après-guerre. C’est à cette occasion que l’hebdomadaire La Vague de Pierre Brizon et Marcelle Capy publie son portrait à la une, saluant la noblesse de son cœur face aux politiciens et profiteurs de guerre de l’époque.

De la SFIO au Communisme : l’épreuve de la « bolchevisation »

Devenu citoyen français, Stackelberg structure le socialisme azuréen. Adhérent à la SFIO en 1907, délégué des Alpes-Maritimes au congrès de Toulouse de 1908, il défend une ligne réformiste et unitaire (motion Vaillant). En 1910, il brigue un mandat de député dans la première circonscription de Nice, où il obtient 296 suffrages.

Lorsque éclate la révolution d’Octobre 1917, Stackelberg subit la dépossession totale de ses biens fonciers en Estonie. Faisant preuve d’une abnégation absolue, il ne formule aucune plainte concernant la perte de sa fortune matérielle. Au contraire, il salue le mouvement comme le prélude indispensable à la libération économique de tous les peuples dans un avenir très rapproché.

Au lendemain de la guerre, il s’aligne d’abord sur la Révolution russe et suit la majorité de la fédération socialiste vers le Parti communiste naissant (SFIC), dont il intègre la rédaction de l’organe local, Le Travailleur des Alpes-Maritimes, en 1921. Franc-maçon émérite du Grand Orient de France, il choisit même de démissionner de sa loge « Démos » en 1922 afin de se conformer aux directives strictes de l’Internationale communiste prohibant la double appartenance.

Cependant, la lune de miel avec l’autoritarisme moscovite tourne court. Au milieu des années 1920, la section des Alpes-Maritimes entame sa phase de « bolchevisation » sous la direction méthodique de Virgile Barel. Ce dernier met en place un filtrage des adhérents et une épuration des éléments jugés trop indépendants, ciblant en priorité les figures issues de l’aristocratie ou de la bourgeoisie. Stackelberg, qui refuse de se plier à une telle inquisition, affronte ouvertement Barel. Après avoir tenté de porter le différend devant les instances parisiennes, le vieux baron démissionne (ou est exclu) du Parti communiste en novembre 1924, retournant définitivement à ses convictions libertaires.

Le testament doctrinal des 81 ans : un programme inaltérable

Peu avant sa mort, Frédéric de Stackelberg jette sur le papier une ébauche d’autobiographie. À cette occasion, il réaffirme ses convictions politiques en fixant un programme doctrinal précis en dix points cardinaux. L’octogénaire précise avec fierté que ses idées n’ont pas bougé d’un iota depuis ses 20 ans : « Il est resté tel à travers toutes les tempêtes de ma vie et je suis décidé de ne pas en déplacer une virgule ».

Le Manifeste politique et social de Stackelberg

  • I. L’Éducation mixte et l’amour libre : Volonté d’élever ensemble garçons et filles en accord avec la Nature, en leur permettant de s’unir librement dès l’âge de la puberté, solution qu’il juge seule capable d’enrayer les fléaux des déviations et ce qu’il nomme les dépravations sexuelles de l’époque.
  • II. L’Égalité universelle absolue : Droits civiques accordés à tous les êtres humains sans distinction de nationalité, de race ou de couleur. Majorité civile, droit de vote et éligibilité fixés universellement à l’âge de 18 ans.
  • III. La Démocratie ascendante : Consécration de la souveraineté par le bas, impliquant la responsabilité constante des élus devant le peuple et leur révocabilité immédiate par les électeurs.
  • IV. L’Abolition des institutions bourgeoises : Suppression pure et simple du Sénat — qualifié de « symbole d’inégalité sociale et image du charlatanisme parlementaire » — ainsi que de la Présidence de la République, définie comme un « chicot de royauté ».
  • V. La Démocratie directe : Instauration du référendum d’initiative populaire et organisation légale de l’action directe du peuple souverain.
  • VI. Le Pacifisme intégral : Application immédiate d’un désarmement généralisé des nations.
  • VII. La Collectivisation économique : Prise de possession collective et mise en commun intégrale du sol et de l’ensemble des instruments de production.
  • VIII. L’Abolition de la monnaie et de l’héritage : Équivalence des travaux d’utilité sociale déterminée par le temps moyen qu’exige la confection d’un objet d’échange. Suppression totale de l’argent dès le début de la Révolution, remplacé par des « carnets nominatifs » rendant impossibles le vol, l’accumulation de capital et l’héritage.
  • IX. Le Partage décimal du travail : Obligation de travail pour tous les adultes valides, fixée à six heures par jour de 18 à 60 ans. À terme, grâce à l’accroissement de la production automatisée, réduction du temps de labeur à quatre heures par jour de 18 à 50 ans, ouvrant droit pour chaque être humain à sa quote-part égalitaire sur le rendement global de la collectivité.
  • X. La Justice réparatrice et humaine : Abolition totale du droit de punir, de la peine de mort, du bagne et de la prison. Les criminels étant considérés comme des fous ou des malades relevant d’asiles d’aliénés, la société leur doit des « soins fraternels » au titre d’une dette sacrée contractée par les valides envers les victimes d’une mauvaise organisation sociale. Pour les criminels invétérés, organisation d’un système de colonisation libre sous surveillance dévouée, d’une durée maximale de dix ans, avant un retour complet dans leurs droits civils et politiques.

Paradoxes et derniers combats : l’esprit combatif jusqu’au bout

Le parcours de Frédéric Stackelberg reste marqué par une immense contradiction : ce théoricien de la fin du salariat n’a jamais travaillé de sa vie et a subsisté grâce à ses rentes. Même après sa ruine financière, causée par l’effondrement du rouble et du mark, il maintint son allure d’aristocrate, arborant chaque jour une chemise blanche fraîche au col empesé.

Cette figure inspire la jeunesse ouvrière niçoise. L’écrivain Max Gallo raconte dans Jè, histoire modeste et héroïque d’un homme qui croyait aux lendemains qui chantent (1994) comment son père, Joseph Gallo (« Jè »), ouvrier électricien d’origine italienne, fut profondément marqué par les conférences que donnait le vieux baron dans l’arrière-salle du Café de Turin sur la place Garibaldi à Nice. Stackelberg lui apprit l’astronomie, le raisonnement politique et l’amour des « idées avancées ».

Sur le plan idéologique, un débat subsiste. Si Max Gallo affirme que Stackelberg s’était distancié des dérives totalitaires du régime soviétique dès la fin des années 1920 — confiant à Jè : « Je les connais, si je rentrais en Russie, ils m’enverraient immédiatement en Sibérie » —, la rédaction de La Voix Libertaire rappelle qu’il conserva jusqu’au bout une profonde admiration pour l’expérience bolchevique, créant d’amicales disputes avec ses amis anarchistes. Dans l’une de ses dernières lettres envoyées au journal, le baron écrivait avec malice :

« Dans deux ans, nous verrons si c’est moi ou les camarades de la Voix Libertaire qui ont raison. »

À la fin de l’année 1933, les forces du vieil homme, alors âgé de 81 ans, déclinent rapidement, bien que ses facultés intellectuelles et la fraîcheur de ses sentiments restent intactes. Depuis trois mois, la maladie le ronge dans son appartement de la rue Bardon.

Le 13 février 1934, la veille de sa mort, son ami proche A. Sadier se rend à son chevet pour lui donner le compte rendu des grandes manifestations antifascistes et ouvrières du 12 février (faisant suite aux émeutes du 6 février 1934). Sadier lui rapporte : « Nous étions dix mille manifestants [à Nice], et il y eut un million de chômeurs à Paris ».

Le vieil aristocrate, pourtant à sa dernière extrémité, retrouve instantanément son esprit combatif. Frappant dans ses mains, il s’écrie dans un dernier souffle d’enthousiasme :

« Bravo ! Je savais que les traditions révolutionnaires de ce pays se révéleraient pour barrer la route au nationalisme abject. »

Le lendemain matin, le 14 février 1934, à 8 heures, Frédéric von Stackelberg rend son dernier soupir. Ses obsèques à Nice rassemblent la communauté des militants et des opprimés qu’il a défendus. C’est son camarade Jean Braman, du Groupe d’Études sociales de Nice, qui prononce l’éloge funèbre, traduisant en paroles émues l’estime universelle que s’était acquise ce baron hors du commun, dont le souvenir est resté gravé dans l’histoire du mouvement ouvrier international.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *