La rencontre de Tachkent : Max Volochine et Ivan Geyer, ou l’art de subvertir l’Empire
Au tournant du XXe siècle, les marges de l’Empire russe, et en particulier le kraï du Turkestan, devinrent le refuge d’une faune intellectuelle singulière où se croisaient exilés politiques, scientifiques et jeunes esprits en rupture de ban. C’est dans ce décor à la fois colonial et préservé des rigidités du pouvoir central que s’est nouée, à l’automne 1900, une rencontre déterminante pour l’histoire littéraire russe : celle du jeune Maximilian Alexandrovitch Kirienko-Volochine — le futur grand poète symboliste Max Volochine — et d’Ivan Ivanovitch Geyer, l’ex-militant de la Narodnaia Volya devenu une figure incontournable de Tachkent.
I. Deux trajectoires de dissidents aux confins de la steppe
Max Volochine : De l’expulsion universitaire au voyage forcé
En 1900, Max Volochine est un jeune étudiant idéaliste et pacifiste à l’Université de Moscou, dont la sensibilité est alors nourrie de théosophie et d’art japonisant. Son parcours académique est brutalement interrompu lorsqu’il est expulsé pour la seconde fois de l’université après avoir participé à des manifestations étudiantes. Arrêté et brièvement exilé en Crimée, il se voit confisquer son passeport.
[Université de Moscou] Expulsion pour manifestations ➔ Arrestation & Saisie du passeport
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[Le Réseau Privé] Soutien de la famille Viazemski (Ingénieur des Chemins de fer)
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[La Ligne Orenbourg-Tachkent] Inspection gratuite en train ➔ Arrivée clandestine à Tachkent
Pour s’extirper de cette situation précaire, Volochine s’appuie sur ses réseaux privés, en l’occurrence la famille Viazemski. Grâce à Valerian Viazemski, ingénieur aux Chemins de fer de l’État, le jeune homme décroche un ordre de mission fort peu contraignant : accompagner les inspecteurs de la future ligne ferroviaire Orenbourg-Tachkent. Cette couverture lui octroie le privilège de voyager gratuitement à travers l’Asie Centrale. Un document d’identité officiel (udostoverenie) conservé dans ses archives à Saint-Pétersbourg atteste de ce droit de circuler sans frais de Tachkent à Krasnovodsk, avec des escales prévues à Samarcande et Achkhabad.
Ivan Geyer : Le « Znatok » du Turkestan
Arrivé à Tachkent à la mi-septembre 1900, Volochine se retrouve dans une impasse administrative : sans passeport, sous le coup d’un exil théorique en Crimée, toute rencontre avec la police locale peut se transformer en tragédie. C’est alors qu’on l’oriente vers Ivan Ivanovitch Geyer.
Ancien condamné à mort du « Procès des 21 » de la Narodnaia Volya, Geyer a choisi, après sa grâce, une stratégie d’intégration par le travail. Devenu responsable du bureau des statistiques de l’oblast, il est ce que Volochine appelle dans ses lettres à sa mère un znatok : un expert, un homme qui sait. Geyer a appris à maîtriser les arcanes de la bureaucratie locale tout en dirigeant un journal de tendance libérale, le Russki Turkestan. Il est l’intermédiaire obligé par lequel transitent toutes les informations de police et d’administration de la région.
II. L’éthique de la marge : Inside et Outside le système
La rencontre entre les deux hommes met en lumière le fonctionnement profondément personnel et informel du pouvoir dans les provinces périphériques de l’Empire russe, un mode opératoire hérité des traditions orientales où les arrangements interpersonnels subvertissent la rationalité de l’État.
Dans une lettre adressée à sa mère peu après son installation, Volochine résume la situation avec ironie :
« Mes affaires sont parfaitement en ordre, ou, en d’autres termes, elles restent dans un désordre complet. »
LE SYSTÈME D'INFLUENCE D'IVAN GEYER
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L'INSIDER (Le Fonctionnaire) L'OUTSIDER (Le Protecteur)
- Travaille pour le gouvernement de l'oblast. - Conseille à Volochine de fuir la ville.
- Intercepte les flux d'informations du NKVD/Police. - Gère les litiges administratifs en son absence.
- Sert de relais aux inspecteurs des chemins de fer. - Offre une impunité totale dans la steppe.
Face au problème de passeport de Volochine, Geyer déploie toute sa science du réseau local. Il lui conseille une stratégie d’invisibilité absolue : ne se présenter à aucune autorité officielle et partir immédiatement s’isoler dans la steppe. Geyer assure au jeune poète qu’au cœur de la steppe, personne ne viendra l’importuner. Mieux encore, il s’engage à intercepter toute notice le concernant qui arriverait sur son bureau à l’oblast et à régler personnellement les litiges administratifs à Tachkent pendant que Volochine poursuit sa route.
En agissant ainsi, Geyer n’utilise pas son autorité pour servir l’intérêt impersonnel de l’État, mais met sa position de force au service d’une solidarité entre exclus du système. Pour Barbara Walker (analysée dans sa thèse Maximilian Voloshin and the Russian Literary Circle), Geyer fait figure de « patron local » protecteur, dont le jeune Volochine devient temporairement le « client ».
III. Le Russki Turkestan et les débuts journalistiques de Volochine
Au-delà de cette protection quasi paternelle, Ivan Geyer offre à Max Volochine sa première véritable tribune publique. Pour lui permettre de financer la suite de son périple — qui le mènera jusqu’aux sommets du Pamir —, Geyer accepte de publier les premiers essais du jeune homme dans les colonnes du Russki Turkestan.
Bien que qualifié d’« obscur journal » par certains critiques occidentaux, le Russki Turkestan surprend par la modernité et la haute tenue culturelle de ses rubriques. C’est dans ce quotidien de l’Asie centrale que paraît, au début de l’année 1901 (n°14, p. 2), le tout premier article de presse de Max Volochine intitulé : A. Böcklin est mort le 3 janvier 1901.
Que la notice nébuleuse d’un peintre symboliste suisse comme Arnold Böcklin trouve sa place au fin fond des steppes de l’Empire témoigne de la concentration intellectuelle exceptionnelle qui caractérisait la société de Tachkent à cette époque.
IV. Postérité : La naissance spirituelle d’un maître
Le voyage de Volochine en Asie Centrale s’achève à la fin du mois de février 1901. De ces quelques mois passés à arpenter la steppe et les reliefs du Pamir, le poète gardera une empreinte indélébile. Il aimera répéter tout au long de sa vie que sa véritable « naissance spirituelle » s’est opérée durant cette aventure trans-centrasiatique.
L’influence d’Ivan Geyer dépasse le simple cadre de l’assistance logistique. En observant Geyer manoeuvrer au sein de la bureaucratie impériale, Volochine fait l’apprentissage d’une posture de survie culturelle. Vingt ans plus tard, après la révolution de 1917, Volochine appliquera exactement les mêmes méthodes dans son propre fief de Koktebel, en Crimée. Installé lui aussi aux marges de l’Empire devenu soviétique, il se transformera à son tour en znatok et en patron local, usant de ses relations personnelles pour protéger les artistes, les dissidents et les exclus de la fureur bolchevique.
Le souvenir familial transmis à travers les âges
Cette amitié entre la famille Geyer et le poète s’est transmise comme un précieux secret à travers les générations de la diaspora russe. Dans un entretien accordé en 2009, la journaliste Evguénia Aparina, petite-nièce de Georges de Gueyer et arrière-petite-fille d’Ivan Geyer, racontait une anecdote émouvante au sujet de sa grand-mère Zinaida (Zina) :
« Il y avait un disque de vinyle intitulé Sur la vague de ma mémoire. Ma grand-mère, en écoutant un morceau dont les paroles disaient : « Je vais mentalement dans votre bureau… », s’est exclamée : « C’est un poème de Max ? » J’ai regardé la pochette et j’ai réalisé que oui, c’était de Maximilien Volochine. Le poète, exilé en 1900 en Asie centrale, était un ami intime de notre famille — mon arrière-grand-père ayant partagé la même condition d’exilé. C’était l’écho lointain d’un vieil ami. »
La rencontre fortuite de Tachkent entre le vieux révolutionnaire reconverti et le jeune esthète moscovite aura ainsi scellé un pacte de liberté et de création culturelle que ni le temps, ni les bouleversements politiques du XXe siècle ne parviendront à effacer.