Le pouvoir au Turkestan russe

Le vice-gouverneur, second du gouverneur militaire

Il faut d’abord préciser un point de vocabulaire, car le titre est trompeur. Dans les provinces ordinaires de l’empire russe, le vice-gouverneur (вице-губернатор) est une fonction civile ancienne, remontant à la réforme de 1775 : premier adjoint du gouverneur, il préside la chambre des domaines (Казённая палата) et le remplace en cas d’absence ou de maladie ; à partir du XIXe siècle, il devient l’adjoint permanent du gouverneur pour l’ensemble des affaires provinciales, siège dans toutes les commissions et présences provinciales présidées par celui-ci, et se voit confier, à partir de 1882, la censure de la presse locale.

Mais le Syr-Daria, comme l’ensemble du Turkestan, n’est pas une province ordinaire : c’est un territoire à administration militaire, gouverné par un général portant le titre de gouverneur militaire (военный губернатор), qui cumule les pouvoirs civils et le commandement des troupes de la région, avec rang d’ataman des troupes cosaques qui y sont stationnées. Dans ce cadre, l’équivalent fonctionnel du vice-gouverneur porte plus précisément le titre d’aide de camp civil ou d’adjoint du gouverneur militaire (помощник военного губернатора) : même rôle de second, de suppléant en cas d’absence, de président de fait des commissions administratives courantes, mais exercé sous l’autorité d’un général plutôt que d’un gouverneur civil. C’est ce poste, désigné dans les sources russes tantôt par le titre générique de « vice-gouverneur », tantôt plus précisément d’adjoint du gouverneur militaire, qu’a fini par occuper Ivan Ivanovitch Geyer au terme de sa carrière au comité statistique, avec le grade civil de conseiller d’État (статский советник) — l’aboutissement, tardif, d’une progression entamée quinze ans plus tôt comme simple secrétaire.

Les gouverneurs militaires du Syr-Daria

La province du Syr-Daria, créée en 1867 avec Tachkent pour chef-lieu, est dirigée par une succession de généraux. Nikolaï Nikititch Golovatchev en est le premier gouverneur militaire, de la fin juillet 1867 au 12 juin 1877, date à laquelle il est démis à la suite de rapports de Kaufman au tsar dénonçant des malversations. Après une période dont les titulaires sont plus difficiles à établir avec certitude, c’est Nikolaï Ivanovitch Grodekov — futur explorateur de l’Asie centrale et auteur d’un célèbre récit de la campagne de Khiva — qui occupe le poste du 2 juin 1883 au 12 juin 1893. Lui succède Nikolaï Ivanovitch Korolkov, du 30 juin 1893 au 11 mai 1905 : c’est sous ces deux gouverneurs que Geyer effectue l’essentiel de sa carrière au comité statistique, entré en fonction en 1891. Suivent le général Ivan Ivanovitch Fedotov (28 juin 1905 – 30 juillet 1906), puis Mikhaïl Iakovlevitch Romanov (3 août 1906 – 20 janvier 1911) — c’est vraisemblablement sous l’un de ces deux derniers gouverneurs que Geyer accède, en toute fin de carrière, au rang de vice-gouverneur, puisqu’il meurt en 1907 ou 1908. Le dernier gouverneur militaire du Syr-Daria avant la révolution est Alexandre Semionovitch Galkine, en poste à partir du 1er février 1911 et pendant près d’un quart de siècle de service au Turkestan.

Les gouverneurs généraux du Turkestan

Au-dessus des gouverneurs de province se trouve le gouverneur général du Turkestan, résidant à Tachkent, qui exerce une autorité militaire et civile sur l’ensemble du gouvernement général. La liste, de la création du poste en 1867 à sa disparition de fait après la révolution de février 1917, est bien établie : Constantin Petrovitch von Kaufman (14 juillet 1867 – 3 mai 1882, mort en fonction, véritable fondateur administratif du Turkestan russe), Mikhaïl Grigorievitch Tchernaïev (1882-1884), Nicolas Ottonovitch Rosenbach (1884-1889), le baron Alexandre Borissovitch Vrevski (1889-1898), Serge Mikhaïlovitch Doukhovskoï (1898-1901) — celui-là même qui tenta de recenser tous les ichans du Turkestan —, Nikolaï Alexandrovitch Ivanov (1901-1904), Nikolaï Nikolaïevitch Teviachev (1904-1905), Dimitri Ivanovitch Soubbotitch (1905-1906), Nikolaï Ivanovitch Grodekov — l’ancien gouverneur du Syr-Daria, de retour à Tachkent à un rang supérieur (1906-1908), Pavel Ivanovitch Michtchenko (1908-1909), Alexandre Vassilievitch Samsonov, futur commandant vaincu à Tannenberg en 1914 (1909-1914), Fiodor Vassilievitch Martson (1914-1916), et enfin Alexeï Nikolaïevitch Kouropatkine (1916-1917), qui voit l’effondrement du régime.

La géographie du pouvoir à Tachkent

La ville même de Tachkent se divisait, depuis la conquête de 1865, en deux parties nettement séparées : la vieille ville asiatique, et la « ville nouvelle » ou « ville européenne » construite par les Russes à l’est, entre le canal de l’Ankhor et la citadelle. C’est dans cette ville nouvelle, conçue selon un plan en partie radioconcentrique par l’ingénieur militaire A. V. Makarov à partir de 1870, que se concentraient tous les bâtiments du pouvoir.

Le cœur symbolique en était la place de la Cathédrale (Соборная площадь), à l’extrémité ouest de la rue principale — la rue de la Cathédrale, rebaptisée par la suite rue Kaufman à la mort du fondateur du Turkestan russe. Sur cette place se dressait la résidence du gouverneur général, surnommée la « Maison blanche » (Белый дом) : un vaste bâtiment à un seul niveau, construit en 1866, sérieusement endommagé par le tremblement de terre de 1868, puis agrandi de façon empirique tout au long des années 1870 sous Kaufman, au point de former un ensemble à la distribution assez confuse, comprenant notamment une grande salle dite « salle Saint-Georges » et un jardin d’hiver central. Deux projets d’architecte (1894 et 1904, par V. S. Heinzelmann) prévoyaient de la remplacer par un édifice grandiose dans un style « byzantino-mauresque », face à la cathédrale militaire Spaso-Preobrajenski construite en 1888 juste en face — mais ce projet ne fut jamais réalisé, et la vieille Maison blanche resta en usage jusqu’à la fin de la période impériale.

À quelques dizaines de mètres de là, sur cette même rue de la Cathédrale, se trouvaient les deux bâtiments où travaillait concrètement l’administration : la chancellerie du gouverneur général du Turkestan, immeuble d’angle à un seul étage construit en 1876 par l’ingénieur militaire D. K. Zatsepine, et, juste à côté, le bâtiment de l’administration provinciale du Syr-Daria (Сырдарьинское областное правление) — siège du gouverneur militaire de la province et de ses services, construit par le même architecte, dans des formes sobres et sans prétention. C’est très vraisemblablement dans ou tout contre ce bâtiment de l’administration provinciale qu’était logé le comité statistique où travaillait Geyer, puisque les comités statistiques régionaux, présidés de droit par le gouverneur militaire, faisaient partie intégrante de l’appareil administratif provincial plutôt que de constituer une institution à part dotée de ses propres locaux — les sources consultées ne permettent cependant pas d’en donner l’adresse exacte au numéro de rue près.

Plus à l’est, à l’autre extrémité de la même artère, se trouvait le second grand pôle de la ville nouvelle : la place Constantin, transformée en 1883 en un jardin public (le « square Kaufman ») dessiné par N. F. Oulianov et planté sous la direction de K. V. Tserpitski, au croisement des deux grandes perspectives de la ville, l’avenue Kaufman et l’avenue de Moscou. Ce jardin, entouré des bâtiments des deux gymnases (garçons et filles), du grand jardin municipal et de ses théâtres d’été, constituait le centre de la vie sociale et mondaine de la colonie russe, par contraste avec la place de la Cathédrale, pôle plus strictement administratif et militaire.

Une topographie qui dit le régime

Cette organisation spatiale n’est pas anodine : elle matérialise assez exactement la nature du pouvoir tsariste au Turkestan. Sur quelques centaines de mètres d’une seule et même rue se trouvaient rassemblés la résidence du général qui gouvernait toute l’Asie centrale russe, la chancellerie qui exécutait ses décisions, l’administration provinciale qui en relayait l’autorité jusqu’au niveau du Syr-Daria, et — logé en leur sein — le modeste bureau où un ancien révolutionnaire devenu fonctionnaire modèle compilait, volume après volume, la connaissance statistique et ethnographique que cette même administration jugeait nécessaire à l’exercice de son autorité sur une population majoritairement musulmane et récemment conquise.

Sources : Туркестанское генерал-губернаторство — Википедия, Вице-губернатор (Российская империя) — Википедия, Генерал-губернатор города Ташкент — oldtashkent.com, Ташкент 1865-1917 — oldtashkent.com, Гродеков Николай Иванович — Большая российская энциклопедия, Галкин, Александр Семёнович — Википедия, Сырдарьинская область (Российская империя) — Википедия.

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